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LES CAPRICES DU CŒUR

Il releva la tête et se trouva face à face avec Gilbert Voisin.

— Il y a longtemps, continua la même voix ironique, que vous avez vu mademoiselle Lambert ?

Il se contint à grand peine de peur d’un scandale.

— Cela ne vous regarde pas, répondit-il d’un ton sec.

— Savez-vous que vous lui écriviez de belles lettres.

C’en était trop.

Lucien le saisit par les basques de son habit.

— Vous avez lu mes lettres ?

— Je n’ai pas dit cela.

— Vous avez lu mes lettres ?

— J’ai supposé que vous deviez écrire de belles lettres. Vous écrivez si bien et de plus vous êtes un sentimental.

— Voisin, ne vous retrouvez jamais en mon chemin… Ce soir, n’insistez plus ou il vous arrivera malheur. Je n’entends pas les badinages déplacés ni le persiflage quand il vient d’un homme sans honneur comme vous…

Cherchant en lui-même ce qu’il pourrait lui dire de plus blessant, de plus mortellement blessant, et qui en même temps satisferait son orgueil.

— Vous pouvez continuer. Je vous abandonne mes « Laissez pour comptes ». C’est encore trop bon pour vous.

Il continua sa route.

Une fois au Château, il monta à sa chambre, s’y enferma et se jeta tout habillé sur son lit.

Un flot d’idées noires envahit son cerveau, qui fut noyé tout entier… Devant lui, c’était sombre ! C’était un gouffre Un désespoir incontrôlable surgit, ne laissant aucune sortie.

Tous les sentiments de la brute humaine reparurent. La haine ! La férocité ! Il éprouva le besoin de briser quelque chose. Que lui importait de vivre maintenant ? Quel but aurait-il ? Quels enthousiasmes le soutiendraient-ils ? L’inanité des jours futurs lui apparut.

De quoi seront tissées les heures, qui, réunies, formeront les jours pour devenir successivement des mois et des années ?

Dans les orbites de ses yeux, deux charbons roulaient. Il resta stupéfait, stupide, hébété, et éclata de rire, d’un rire spasmodique.

Quand il fut un peu apaisé, il songea avec douleur, que cette femme, était incorporée en lui. Chacun des battements de son cœur lui appartenait, chacune de ses pensées était pour elle. Elle était le sang de ses artères… Elle le faisait souffrir dans sa chair.

Son imagination lui grossit sa souffrance. Il vit ce qui aurait pu être : des années de félicité. Il vit ce qui serait : elle dans les bras d’un autre…

Un flot de sang l’aveugla. Il vit rouge. Sa tête était brûlante. Il l’enserra de ses deux mains crispées. Il haletait.

Une pensée mauvaise s’implanta qu’il ne put chasser. Il vibrait de tout son être… Il se rappela certains détails des toilettes qu’il aimait.

Non ! Non ! Ce n’était pas possible.

Il fut la proie d’une hallucination. Voisin le narguait. Il entendait sa voix moqueuse siffler à son oreille, des phrases… des phrases… qui lui entraient dans la chair comme des épingles.

Jamais Hortense ne lui appartiendra ! Jamais plus il ne pourra se griser de l’espérance d’un bonheur venant d’elle.

La fiancée d’un autre ! Sous peu sa femme ! Sa chose ! Sa possession !

Ah ! ce qu’il était ridicule, lui, Lucien Noël.

Tout s’obscurcit. Tout tournoya.

La même pensée mauvaise l’obséda : une tentation atroce.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

La bonne de tantôt vint lui ouvrir à nouveau. Il la bouscula, et le chapeau sur la tête pénétra dans le salon. Ils étaient là, tous deux, sur le même divan, son divan. Comme ils semblaient heureux.

En l’apercevant, Hortense poussa un cri.

— Lucien.

Il ne l’entendit pas.

Il ne voyait qu’un sourire ironique…

Lentement il s’avança.

Les bras se détachèrent du corps. Les mains se tendirent, les doigts écartés.

— Lucien, cria Hortense à nouveau.

Pas plus que tout à l’heure il n’entendit.

Ses yeux avaient une lueur fauve, féroce, étrange

Il n’était plus lui. Il ne pensait plus, il ne raisonnait plus. Il n’était que l’animal blessé qui fonce.