Page:Pelletan - Le Monde marche.djvu/216

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effroyable de César triomphant, voulût lire, la main sur la garde de son épée, la dernière page du Phédon, je comprends encore qu’un autre Romain de ce siècle-ci, adversaire déclaré d’un autre César, ait murmuré en mourant votre propre poésie comme s’il eût voulu qu’une strophe de vous l’emportât sur son aile en flamme au sein de l’immortalité.

Notre âme est donc l’audience souveraine où tout ce qui frappe sur notre vie, tout ce qui l’émeut en bien ou en mal, vient comparaître, subir son jugement. À notre âme, et à notre âme uniquement, appartient de concevoir et de formuler l’idée de bonheur ou l’idée de malheur. Elle proclame donc de sa pleine puissance, et en dernier ressort, tel fait heureux, tel autre malheureux, et le constitue heureux ou malheureux par l’arrêt de sa sentence. Elle fait donc, en réalité, le bonheur ou le malheur à sa volonté, dans sa mesure ; aussi trouvons-nous partout ici ou là dans l’opinion ou la superstition régnante, tantôt une joie, tantôt une douleur de convention.

Plus vous abaissez le niveau de l’âme dans l’ignorance ou la frivolité, plus vous la condamnez au plaisir infime et frivole, comme elle, de la mode et de la richesse, plus vous la mettez, par conséquent, à la merci et dans la dépendance du sort et de l’occasion. Le bonheur de l’or, du luxe, n’est pas en nous, il est hors de nous, et quelque vigilance que nous apportions à la présence du flux et du reflux de la destinée, il fond, il fuit à chaque instant. L’âge vient et de sa froide main glace la faculté