Page:Pelletan - Le Monde marche.djvu/30

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misphère. Il était isolé dans le temps ; s’est-il résigné ? non ; il a incliné la tête, et l’écriture a fait de toutes les générations écoulées une seule génération toujours en conversation avec elle-même d’un bout à l’autre de la durée. Il était esclave de l’univers qui l’étouffait de toutes parts dans sa rude étreinte ; s’est-il résigné ? non ; il a fait appel à son intelligence, et son intelligence a tourné la force contre la force, et maintenant il commande d’un geste à la nature.

Que parlez-vous de résignation et de sanctification par la résignation, quand notre grandeur consiste à penser et à vaincre le mal par la pensée ? Le mal est mon ennemi ; je le tue ou il me tue, mais je ne lui donne pas volontairement mon flanc à dévorer. La résignation n’est ni en politique ni en morale un mot de mon vocabulaire. Je suis de la race d’Ajax, jeté par un coup de mer sur l’écueil ; je me dresse de toute ma hauteur contre la vague, et je dis : Etiam si ; je me sauverai quand même. Je concevrais encore que Prométhée, cloué par les quatre membres à son rocher, laisse pendre de lassitude son front foudroyé et abandonne en silence sa chair au vautour ; car il ne peut tirer de sa poitrine brisée et vomir au ciel qu’un impuissant gémissement.

Mais l’homme n’est plus Prométhée ; il a brisé un anneau de la chaîne, puis un autre ; il a la tête libre, la main libre maintenant. Cela suffit ; il peut lutter à force égale contre sa destinée.