Page:Pelletan - Le Monde marche.djvu/94

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perdu, par la vulgarité de l’usage une partie de sa gloire et de son droit à la reconnaissance. Ainsi nous rompons chaque jour le pain dans l’indifférence, sans songer un instant qu’une seule miette tombée de notre table est tout un monde nouveau.

Mais reportons-nous pieusement par la pensée à la première apparition de la charrue. Quel jour de Dieu que le jour où l’homme fendit la glèbe pour la première fois, et confia au sein fumant de la terre la graine de l’épi ! Quel coup de main sublime pour sa destinée, à en tomber à genoux rien que de souvenir ! Ah je comprends maintenant que l’antiquité ait divinisé le premier inventeur du sillon, qu’elle ait fait du pain quelque chose de sacré, et qu’après avoir porté sur l’autel la chair de l’agneau elle y ait servi depuis la pâque sans levain, car le pain a racheté l’homme de la faim, et en le rachetant de la faim, l’a émancipé de la barbarie.

La Grèce disait, dans son poétique bon sens, que Cérès avait inventé la loi ; elle aurait pu ajouter encore la civilisation ; car, pour comprendre la sublimité de l’invention, prenons l’idée à revers. Supprimons la moisson, et l’humanité croule aussitôt.

Ô qui que tu sois, enfant qui passe, ô mon fils, mon lien avec l’avenir, comme je suis ton anneau avec le passé, quand par hasard tu verras marcher devant toi sur le sentier baigné d’ombre, par une belle soirée d’août, la jeune moissonneuse rapportant la gerbe dans son tablier, et sur son front bruni le baiser d’adieu du