Page:Platon - Œuvres complètes, Les Belles Lettres, tome II.djvu/38

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Hippias. — Crois-tu qu’il ose nier la beauté de ce dont tu parles, ou, s’il l’ose, qu’il puisse échapper au ridicule ?

Socrate. — Il l’osera, mon savant ami, j’en suis certain. Quant à dire si cela le rendra ridicule, l’événement nous le montrera. Mais je vais te dire quel sera son langage.

Hippias. — Parle donc.

Socrate. — « Tu es délicieux, Socrate, me dira-t-il. Mais une belle cavale n’a-t-elle pas aussi de la beauté, puisque le dieu lui-même l’a vantée dans un oracle ? » Que répondre, Hippias ? ne faut-il pas reconnaître qu’une jument a de la beauté, quand elle est belle ? Comment prétendre que le beau soit sans beauté ?

Hippias. — Tu as raison, Socrate : c’est à bon droit que le dieu lui-même déclare les cavales très belles. Le fait est qu’à Élis nous en avons d’admirables[1].

Socrate. — « Bien, me dira-t-il. Et une belle lyre, a-t-elle de la beauté ? En conviendrons-nous, Hippias ? »

Hippias. — Oui.

Socrate. — Il poursuivra ses questions ; je le connais assez pour en être certain. Il me dira : « Et une belle marmite, mon très cher, n’est-ce pas une belle chose ? »

Hippias. — Vraiment, Socrate, quelle espèce d’homme est-ce là ? Un malappris, pour oser nommer des choses innommables dans un entretien sérieux.

Socrate. — Il est ainsi, Hippias : malélevé, grossier, sans autre souci que celui de la vérité. Il faut cependant lui répondre, et voici mon avis provisoire : supposons une marmite fabriquée par un bon potier, bien polie, bien ronde, bien cuite, comme ces belles marmites à deux anses qui contiennent six conges[2] et qui sont si belles : je dis que s’il pensait à quelqu’une d’elles, il faudrait convenir qu’elle est belle. Comment refuser la beauté à ce qui est beau ?

Hippias. — C’est impossible, Socrate.

  1. On sait que l’Élide était renommée en Grèce pour l’élevage des chevaux.
  2. Le conge (χόος ou χοῦς) était une mesure d’environ trois litres. La fabrication des beaux vases d’argile était une spécialité d’Athènes et un des éléments essentiels de son exportation. Xénophon, dans son opuscule Sur les Revenus, mentionne expressément ce commerce comme une ressource à développer encore.