Page:Platon - Œuvres complètes, Les Belles Lettres, tome II.djvu/50

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Socrate. — Me permets-tu de t’expliquer pourquoi j’estime que cette réponse mériterait des coups de bâton ? Veux-tu me frapper aussi sans jugement ? Ou consens-tu à m’entendre ?

[292c] Hippias. — Il serait criminel à moi de te refuser la parole. Qu’as-tu à dire ?

Socrate. — Je vais m’expliquer, en prenant le même détour que tout à l’heure, c’est-à-dire en revêtant son personnage, afin de ne pas t’adresser en mon nom les paroles désagréables et malsonnantes qu’il ne manquera pas de m’adresser à moi-même. « Socrate, me dirait-il, crois-tu que tu aurais volé ton châtiment si tu recevais une bonne correction pour avoir chanté si faux ce long dithyrambe[1] et répondu à côté de la question ? — Comment cela, répondrais-je. — Tu me demandes comment ! As-tu donc oublié ce que je te demandais ? Je t’interrogeais sur le beau en soi, sur cette beauté qui, s’ajoutant à un objet quelconque, fait qu’il est beau, qu’il s’agisse de pierre ou de bois, d’un homme ou d’un dieu, d’une action ou d’une science. Et quand je te parle de la beauté en soi, j’ai beau crier, je n’arrive pas plus à me faire entendre que si je parlais à un marbre, à une pierre meulière, sans oreilles ni cervelle ! » Ne t’irrite pas, Hippias, si alors, dans mon effroi, je lui réponds : « Mais c’est Hippias qui m’a donné cette définition de la beauté ! Je lui avais pourtant posé la question dans les mêmes termes que toi, sur ce qui est beau pour tous et en tout temps. » Qu’en dis-tu ? Tu ne m’en voudras pas de lui répondre ainsi ?

Hippias. — Le beau, tel que je l’ai défini, est et sera beau pour tous, sans contradiction possible.

Socrate. — « Le sera-t-il toujours ? » reprendra mon homme ; car le beau doit être toujours beau.

Hippias. — Assurément.

Socrate. — Il l’a donc aussi toujours été ?

Hippias. — Toujours.

Socrate. — « Est-ce que le beau, me dira-t-il, d’après l’étranger d’Élis, a consisté pour Achille à être enseveli après ses ancêtres ? En a-t-il été de même pour son aïeul Æaque,

  1. Le mot « dithyrambe » tourne en ridicule l’emphase de la réponse.