Page:Plaute - Comédies, traduction Sommer, 1876, tome 1.djvu/36

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MERCURE. Et moi, je jure par Mercure que Jupiter ne te croit pas. Un seul mot de moi aura plus de crédit auprès de lui que tous tes serments.

SOSIE. Qui suis-je alors, si je ne suis pas Sosie ? dis-le-moi.

MERCURE. Quand je ne voudrai plus être Sosie, sois-le, à la bonne heure. Mais à présent que je le suis, si tu ne t’en vas d’ici comme un étranger que tu es, je tombe sur toi à bras raccourcis.

SOSIE. Assurément, quand je le regarde, quand je me rappelle ma figure, que j’ai si souvent vue au miroir, la ressemblance est étrange. Il a même chapeau que moi, même habit ; tout est pareil. La jambe, le pied, la taille, les cheveux, les yeux, le nez, les lèvres, les joues, le menton, la barbe, le cou : tout enfin ! Si son dos porte la marque des étrivières, nous nous ressemblons comme deux gouttes d’eau. Pourtant, quand j’y pense, je suis le même que j’ai toujours été ; je connais mon maître, je connais notre maison, et je sens que je n’ai pas perdu l'esprit. Allons, n'écoutons plus ces balivernes et frappons à la porte.

MERCURE. Où vas-tu ?

SOSIE. Chez nous.

MERCURE. Quand tu monterais sur le char de Jupiter pour te sauver d’ici au plus vite, à grand’peine éviterais-tu le régal que je t’apprête.

SOSIE. Ne puis-je m’acquitter auprès de ma maîtresse du message de mon maître ?

MERCURE. Auprès de ta maîtresse, oui vraiment ; mais je ne souffrirai pas que tu entres chez la nôtre, et, si tu m’échauffes les oreilles, je te casse les reins sur l’heure.

SOSIE. Allons-nous-en plutôt. Mais, dieux immortels, ayez pitié de moi ! Où me suis-je perdu ? où ai-je été changé ? où ai-je quitté ma figure ? me suis-je laissé là-bas par mégarde ? Cet homme, de la tête aux pieds, porte mon image, l’image qui fut la mienne jusqu’à ce jour. On fait pour moi de mon vivant ce qu’on ne fera pas quand je ne serai plus[1]. Mais retournons au port et racontons à notre maître ce qui vient de m’arriver. Si lui non plus ne veut point me reconnaître, et fais-moi cette grâce, grand Jupiter ! je pourrai dès aujourd’hui

  1. Allusion aux jeux qui se célébraient aux funérailles des personnages d’importance. Ludos facere signifie à la fois célébrer des jeux et se moquer. Voyez le Revenant, acte II, scène i.