Page:Proudhon - Qu’est-ce que la propriété.djvu/60

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N’en soyons point surpris : aux yeux de cet homme, le plus personnel et le plus volontaire qui fut jamais, la propriété devait être le premier des droits, comme la soumission à l’autorité était le plus saint des devoirs.

Le droit d’occupation ou de premier occupant est celui qui résulte de la possession actuelle, physique, effective de la chose. J’occupe un terrain, j’en suis présumé le propriétaire, tant que le contraire n’est pas prouvé. On sent qu’originairement un pareil droit ne peut être légitime qu’autant qu’il est réciproque ; c’est ce dont les jurisconsultes conviennent.

Cicéron compare la terre à un vaste théâtre : Quemadmodum theatrum cum commune sit, recte tamen dici potest ejus esse eum locum quem quisque occuparit.

Ce passage est tout ce que l’antiquité nous a laissé de plus philosophique sur l’origine de la propriété.

Le théâtre, dit Cicéron, est commun à tous ; et cependant la place que chacun y occupe est dite sienne : c’est-à-dire évidemment qu’elle est une place possédée, non une place appropriée. Cette comparaison anéantit la propriété ; de plus, elle implique égalité. Puis-je, dans un théâtre, occuper simultanément une place au parterre, une autre dans les loges, une troisième vers les combles ? Non, à moins d’avoir trois corps, comme Géryon, ou d’exister au même moment en différents lieux, comme on le raconte du magicien Apollonius.

Nul n’a droit qu’à ce qui lui suffit, d’après Cicéron : telle est l’interprétation fidèle de son fameux axiome, suum quidque cujusque sit, à chacun ce qui lui appartient, axiome que l’on a si étrangement appliqué. Ce qui appartient à chacun n’est pas ce que chacun peut posséder, mais ce que chacun a droit de posséder. Or, qu’avons-nous droit de posséder ? ce qui suffit à notre travail et à notre consommation ; la comparaison que Cicéron fait de la terre à un théâtre le prouve. Après cela, que chacun s’arrange dans sa place à son gré, qu’il l’embellisse et l’améliore, s’il peut ; il lui est permis : mais que son activité ne dépasse jamais la limite qui le sépare d’autrui. La doctrine de Cicéron con-