Page:Proust - À la recherche du temps perdu édition 1919 tome 6.djvu/124

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Cette « brave Oriane », comme il eût dit cette « bonne Oriane », ne signifiait pas que Saint-Loup considérât Mme de Guermantes comme particulièrement bonne. Dans ce cas, bonne, excellente, brave, sont de simples renforcements de « cette », désignant une personne qu’on connaît et dont on ne sait trop que dire avec quelqu’un qui n’est pas de votre intimité. « Bonne » sert de hors-d’œuvre et permet d’attendre un instant qu’on ait trouvé : « Est-ce que vous la voyez souvent ? » ou « Il y a des mois que je ne l’ai vue », ou « Je la vois mardi » ou « Elle ne doit plus être de la première jeunesse ».

— Je ne peux pas vous dire comme cela m’amuse que ce soit sa photographie, parce que nous habitons maintenant dans sa maison et j’ai appris sur elle des choses inouïes (j’aurais été bien embarrassé de dire lesquelles) qui font qu’elle m’intéresse beaucoup, à un point de vue littéraire, vous comprenez, comment dirai-je, à un point de vue balzacien, vous qui êtes tellement intelligent, vous comprenez cela à demi-mot ; mais finissons vite, qu’est-ce que vos amis doivent penser de mon éducation !

— Mais ils ne pensent rien du tout ; je leur ai dit que vous êtes sublime et ils sont beaucoup plus intimidés que vous.

— Vous êtes trop gentil. Mais justement, voilà : Mme de Guermantes ne se doute pas que je vous connais, n’est-ce pas ?

— Je n’en sais rien ; je ne l’ai pas vue depuis l’été dernier puisque je ne suis pas venu en permission depuis qu’elle est rentrée.

— C’est que je vais vous dire, on m’a assuré qu’elle me croit tout à fait idiot.

— Cela, je ne le crois pas : Oriane n’est pas un aigle, mais elle n’est tout de même pas stupide.

— Vous savez que je ne tiens pas du tout en général à ce que vous publiiez les bons sentiments que vous