Page:Proust - À la recherche du temps perdu édition 1919 tome 6.djvu/154

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


violente seulement parce qu’elle est trop franche, trop entière dans ses sentiments. Mais c’est un être sublime. Tu ne peux pas t’imaginer les délicatesses de poésie qu’il y a chez elle. Elle va passer tous les ans le jour des morts à Bruges. C’est « bien », n’est-ce pas ? Si jamais tu la connais, tu verras, elle a une grandeur… » Et comme il était imbu d’un certain langage qu’on parlait autour de cette femme dans des milieux littéraires : « Elle a quelque chose de sidéral et même de vatique, tu comprends ce que je veux dire, le poète qui était presque un prêtre. »

Je cherchai pendant tout le dîner un prétexte qui permît à Saint-Loup de demander à sa tante de me recevoir sans attendre qu’il vînt à Paris. Or, ce prétexte me fut fourni par le désir que j’avais de revoir des tableaux d’Elstir, le grand peintre que Saint-Loup et moi nous avions connu à Balbec. Prétexte où il y avait, d’ailleurs, quelque vérité car si, dans mes visites à Elstir, j’avais demandé à sa peinture de me conduire à la compréhension et à l’amour de choses meilleures qu’elle-même, un dégel véritable, une authentique place de province, de vivantes femmes sur la plage (tout au plus lui eussé-je commandé le portrait des réalités que je n’avais pas su approfondir, comme un chemin d’aubépine, non pour qu’il me conservât leur beauté mais me la découvrît), maintenant au contraire, c’était l’originalité, la séduction de ces peintures qui excitaient mon désir, et ce que je voulais surtout voir, c’était d’autres tableaux d’Elstir.

Il me semblait d’ailleurs que ses moindres tableaux, à lui, étaient quelque chose d’autre que les chefs-d’œuvre de peintres même plus grands. Son œuvre était comme un royaume clos, aux frontières infranchissables, à la matière sans seconde. Collectionnant avidement les rares revues où on avait publié des études sur lui, j’y avais appris que ce n’était que récemment qu’il avait commencé à peindre des paysages et des