Page:Quinet - Œuvres complètes, Tome VII, 1857.djvu/191

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Et son empire fut comme l’algue marine
Que l’enfant du pêcheur ramasse à Palestrine.
Son vieux lion, au loin, mourant, cherchait en vain
Le désert de Libye et son sable africain.
Les vagues le raillaient, secouant leur crinière,
Et les flots rugissants lui creusaient sa tanière.
Alors, comme un fardeau vivant que dans la nuit
Les doges sous les ponts faisaient noyer sans bruit,
Vingt siècles en un jour s’engloutirent ensemble.
Au loin la mer soupire, au loin la rive tremble ;
La mer berce la barque, et la barque s’endort.
Un peuple a disparu… qui se souvient du mort ?
Les gondoliers dormaient quand dormaient les gondoles ;
La brise autour des mâts roulait les banderoles.

Pas une sentinelle au canal Orfano
Ne veillait à cette heure ; et puis l’humide anneau
De l’épouse des mers s’est brisé de lui-même…
L’océan est si grand, et la nuit est si blême !
Demain qui pourra dire, en voyant son azur,
Ce qu’il cache en son lit quand son lit est si pur ?
Sous le pont des soupirs quel œil peut voir un monde ?
Quelle oreille entendra sous la vague profonde
Sangloter un empire, et, comme les roseaux,
Les générations se plaindre sous les flots ?
Les gondoliers dormaient ; mais là-bas, sur la plage,
Un homme était debout, qui sondait le naufrage ;
Et le vent des combats dénouait en jouant
L’écharpe aux trois couleurs qui ceignait ce géant.