Page:Réveillaud - Histoire du Canada et des canadiens français, de la découverte jusqu'à nos jours, 1884.djvu/527

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grand nombre, pénétré dans le langage usuel, ils ne sont pas éloignés de juger la langue des Canadiens français comme un jargon demi-barbare, et de prophétiser qu’elle est vouée à disparaître devant sa rivale, la langue anglaise.

Nous ne saurions, pour notre compte, souscrire ni à l’un ni à l’autre de ces jugements trop exclusifs, mais nous nous élevons surtout contre le second, qui nous paraît non seulement excessif, mais injuste.

Il convient tout d’abord de distinguer, là-bas comme chez nous, entre la société cultivée et la masse des habitants. La langue de la première ne diffère pas de celle qu’on parle dans la société polie de notre pays, et elle est mieux protégée contre l’envahissement de cet argot parisien, dont la vague incessamment renouvelée finit toujours par déposer un peu de son limon sur les assises de l’idiome châtié des Malherbe et des Racine. Les salons canadiens français de Montréal et de Québec, les sociétés littéraires, la chaire (au moins certains prédicateurs), le palais, parlent, sans le moindre accent, un français incontestablement correct, où seules quelques tournures ou quelques expressions empruntées à leurs voisins anglais font tache de temps en temps : encore n’est-ce pas un défaut général et ceux qui se tiennent sur leurs gardes s’en prémunissent aisément.

J’ai assisté, pendant mon court séjour au Canada, à une audience de la « cour de circuit » à Montréal, et sauf un vieux magistrat qui rendit compte d’une affaire avec un accent bas-normand des plus prononcés, les juges et les avocats que j’entendis parlaient, sans le moindre accent, avec la plus parfaite aisance et souvent avec élégance une langue qui, — sauf peut-être quelques termes empruntés à la procédure anglaise, — n’eût point été déplacée au palais de justice de Paris.

Quant au peuple, il m’a semblé qu’à tout prendre il parle un français plus correct que la généralité de nos paysans, et je n’entends pas ceux du midi, de langue d’oc (ceux-là sont hors