Aller au contenu

Page:Racine - Œuvres, tome 1, 1679.djvu/25

La bibliothèque libre.
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
5
TRAGEDIE.

Et ſi quelque bon-heur nos armes accompagne,
L’inſolent Polinice & ſes fiers Alliez,
Laiſeront Thebes libre, ou mourront à mes piez.

IOCASTE.

Vous preſerve le Ciel d’une telle Victoire.
Thebes ne veut point voir une action ſi noire,
Laiſſez-là ſon ſalut & n’y ſongez jamais ;
La Guerre vaut bien mieux que cette affreuſe Paix.
Vous-meſme d’un tel ſang ſoüilleriez-vous vos Armes ?
La Couronne pour vous a-t’elle tant de charmes ?
Si par un parricide il la falloit gagner,
Ah ! mon fils, à ce prix voudriez-vous regner ?
Mais il ne tient qu’à vous ſi l’honneur vous anime,
De nous donner la Paix, ſans le ſecours d’un crime.
Vous pouvez-vous montrer genereux tout à fait,
Contenter voſtre Frere, & regner en effet.

ETEOCLE.

Appellez-vous regner lui ceder ma Couronne,
Quand le ſang, & le Peuple à la fois me la donne ?

IOCASTE.

Vous le ſçavez, mon Fils, la juſtice & le ſang
Luy donnent comme à vous ſa part à ce haut rang.
Oedipe en achevant ſa triſte deſtinée
Ordonna que chacun regneroit ſon année,
Et n’ayant qu’un Eſtat à mettre ſous vos Loix,
Il voulut que tous deux vous en fuſſiez les Rois.
A ces conditions vous vouluſtes ſouſcrire,
Le ſort vous appella le premier à l’Empire,
Vous montaſtes au Troſne, il n’en fut point jaloux,
Et vous ne voulez pas qu’il y monte apres vous ?

ETEOCLE.

Non, Madame, à l’Empire il ne doit plus prétendre.
Thebes ſous ſon pouvoir n’a point voulu ſe rendre,
Et lors que ſur le Troſne il s’eſt voulu placer,
C’eſt elle & non pas moy qui l’en a ſçeu chaſſer.