Page:Racine - Théâtre choisi, 1904, éd. Lanson.djvu/71

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CLÉONE.

Vous pensez que des yeux toujours ouverts aux larmes [1]
Se plaisent à troubler le pouvoir de vos charmes,
Et qu’un cœur accablé de tant de déplaisirs
De son persécuteur ait brigué les soupirs ?
Voyez si sa douleur en paroît soulagée.
Pourquoi donc les chagrins où son âme est plongée ?
Contre un amant qui plaît pourquoi tant de fierté ?


HERMIONE.

Hélas ! pour mon malheur, je l’ai trop écouté.
Je n’ai point du silence affecté le mystère :
Je croyois sans péril pouvoir être sincère ;
Et sans armer mes yeux d’un moment de rigueur.
Je n’ai pour lui parler consulté que mon cœur.
Et qui ne se seroit comme moi déclarée
Sur la foi d’une amour [2] si saintement jurée ?
Me voyoit-il de l’œil qu’il me voit aujourd’hui ?
Tu t’en souviens encor, tout conspiroit pour lui :
Ma famille vengée, et les Grecs dans la joie,
Nos vaisseaux tout chargés des dépouilles de Troie,
Les exploits de son père effacés par les siens,
Les feux que je croyois plus ardents que les miens.
Mon cœur, toi-même enfin de sa gloire éblouie.
Avant qu’il me trahit, vous m’avez tous trahie.
Mais c’en est trop, Cléone, et quel que soit Pyrrhus,
Hermione est sensible, Oreste a des vertus.
Il sait aimer du moins, et même sans qu’on l’aime ;

  1. Ouverts aux larmes : ouverts pour les larmes, pour pleurer.
  2. Amour, féminin. Très fréquent encore dans la deuxième moitié du xviie siècle. Vaugelas, vingt an ; plus tôt, n’admettait que le genre féminin : il réservait le masculin au dieu Amour, ou au sens de
    l’amour de Dieu : encore les écrivains, en général, n’appliquent-ils pas cette dernière règle.