Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome III, Librairie universelle, 1905.djvu/210

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l’homme et la terre. — inde

églises syriaques, n’ont pas dû se servir du mot grec, mais du vocable sémitique dont le français a fait « Messie ».

Les deux civilisations de l’Orient et de l’Occident se pénétrèrent donc mutuellement pendant les siècles gréco-romains. Le rhéteur Chrysostome, qui visita l’Inde gangétique après Megasthènes, nous dit que les Hindous avaient entendu parler de la guerre de Troie et se récitaient les hauts faits d’Achille et d’Hector, les lamentations d’Andromaque et d’Hécube[1]. Évidemment les échanges d’idées et les acquisitions nouvelles de savoir durent se produire de part et d’autre bien plus activement même que l’histoire écrite n’en témoigne, car les faits sont tellement complexes et mélangés dans leurs origines qu’on ne peut en distinguer tous les éléments : maint phénomène qui paraît purement hindou n’en devrait pas moins être ramené à des influences occidentales.

D’ailleurs l’hellénisme ne coulait point à flots d’une source pure : si quelques relations directes s’établissaient alors entre les bords de la Gangâ et les grandes cités grecques d’Antioche et d’Alexandrie, presque toutes les communications se faisaient avec des contrées qui n’étaient point grecques, si ce n’est officiellement par l’origine de leurs dynasties. La Bactriane était à cette époque le principal intermédiaire, les armées passant et repassant incessamment de l’un à l’autre versant par les cols de l’Hindu-kuch : ce n’était plus l’art d’Athènes que les Grecs bactriens apportaient de ces régions lointaines. Combien plus trouble fut encore l’hellénisme de Bactres lorsque, il y a deux mille ans, les « Scythes » ou Çaka, qui en réalité étaient des Turcs des frontières de la Chine, croisés de Dsungares, de Mongols et de Chinois, conquirent la Bactriane et s’emparèrent des domaines grecs en Iranie et dans l’Inde nord-occidentale !

Jusqu’à quel point ces Asiates étaient-ils devenus Grecs ? Autant que les Anglais devinrent Français après avoir été conquis par les rois normands. Les souverains maintenaient l’idiome qui devait leur assurer le plus d’ascendant, mais qu’ils ignoraient peut-être eux-mêmes. Pendant près de deux siècles, des mots grecs figuraient sur les monnaies hindoues jusqu’à la Gangâ et dans tous les ports de la côte occidentale. Mais, perdus dans un milieu ethnique absolument différent de celui d’où leurs pères étaient venus, les hauts

  1. A. Weber, Indische Skizzen, p. 162.