Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome III, Librairie universelle, 1905.djvu/278

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l’homme et la terre. — chrétiens

l’existence d’une seule foi. Mais il fallait livrer bataille. Le conflit entre les diverses religions d’Orient, qui cherchaient à obtenir la suprématie sur les âmes, se termina en faveur des Nazaréens, dont l’enseignement se confondait sur tant de points avec la philosophie grecque ; toutefois, il restait à l’adapter parfaitement au milieu des institutions et des mœurs : ce qu’elle ne pouvait changer, elle était bien tenue de l’accepter. Et tout d’abord, comment s’y prendre pour établir des relations normales avec le gouvernement ?

Une première génération de révoltés pouvait bien entrer en lutte, confiante dans les promesses de son prophète ou de son dieu, et l’on vit, en effet, de nombreuses communautés chrétiennes se constituer librement sans se conformer aux lois : c’est qu’on s’attendait à la prochaine fin du monde : les fidèles ne doutaient point de l’accomplissement des prédictions annoncées. Le ciel allait se déchirer et la terre s’entr’ouvrir ; toutes choses visibles allaient disparaître en un immense incendie, puis, après le grand fracas de la mort universelle, le jugement dernier allait être prononcé sur tout ce qui vécut. À la veille du cataclysme suprême, qui devait engouffrer à jamais tous les méchants, il était facile de répondre fièrement : « Plutôt désobéir aux hommes que de déplaire à Dieu ! »

Mais le jour de la grande colère qui devait réduire la terre en poudre se faisait attendre d’année en année et de décade en décade, tandis que les empereurs continuaient de trôner dans Rome. Il importait donc de procéder avec prudence pour ne pas risquer immédiatement sa liberté ou sa vie, car une foule, même élevée au-dessus d’elle-même par une idée morale ou par un fanatisme collectif, ne se compose jamais en entier d’hommes risquant héroïquement leur existence : la plupart font effort pour la conserver en cherchant des accommodements entre leur conscience et la nécessité des temps. Aussi l’Église proclamait-elle bien haut son respect pour les autorités qui « tiennent le glaive en main » ; tout fidèle aimait à se déclarer strict observateur des lois, sujet obéissant des maîtres. Néanmoins, elle ne put éviter les persécutions, puisque, inspirée par l’ « esprit de Dieu », elle visait nécessairement par cela même à la domination absolue et se trouvait en conflit avec une autre puissance souveraine, celle des empereurs : elle cachait ses desseins, mais par son humilité même elle en préparait la réalisation. Si la « folie de la croix » avait animé tous les con-