Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome III, Librairie universelle, 1905.djvu/342

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l’homme et la terre. — barbares

La direction générale de cette frontière s’explique facilement par la convergence des efforts de la puissance romaine qui, se produisant d’un côté par le chemin des Gaules, de l’autre par les passages des Alpes rhétiennes, agissait à la fois par l’est et par le sud, ce qui lui permit d’isoler facilement l’angle sud-occidental de la Germanie : mais on se demande pourquoi le limes avait été tracé d’une manière si bizarre dans la partie de son parcours comprise entre Main et Danube. Dans cette région, la direction normale du rempart semble indiquée par la nature : on pourrait croire qu’une ligne droite tracée de fleuve à fleuve par les vallées de la Tauber et de l’Altmühl eût constitué une limite politique naturelle, et d’ailleurs d’autant plus facile à défendre qu’elle aurait suivi un sillon de partage entre les deux bassins. Au lieu de cela, les Romains développèrent leur rempart sur une longueur double, de manière à lui faire décrire un angle aigu vers la Schwäbische Alb, avec un coté parallèle au Neckar, l’autre au Danube. Un historien allemand explique cette bizarre saillie du rempart : elle coïncide à très peu de chose près avec la limite des forêts de conifères, telles qu’elles existaient à cette époque et que les révèlent d’une manière précise les restes de bois et les noms des villes et des villages. Nulle part les constructeurs romains n’empiétèrent sur l’ « horreur » de la forêt des pins ; ils n’envahirent les bois que dans les endroits où ils se composaient d’arbres à feuilles caduques, aux clairières nombreuses, au sol gras et fertile, aux essences appréciées. Même après la ruine de l’empire, la frontière marquée par le rempart resta pendant des siècles une ligne de partage ethnique : c’est qu’elle avait été tracée par la nature géologique du sol et par la végétation spontanée qui en avait été la conséquence. Les grands défrichements et le peuplement de la contrée qui était restée en dehors du domaine de l’expansion impériale ne s’accomplirent qu’avec lenteur, pendant les siècles du moyen âge. Toujours les bois de conifères furent les derniers auxquels s’attaqua la hache des bûcherons[1] ; ils sont encore le couronnement familier des monts germaniques.

On a souvent émis l’hypothèse que de grands faits survenus dans la vie planétaire avaient été la cause de l’ébranlement général des nations à cette époque critique[2]. Bien que cette théorie ne soit point

  1. R. Gradmann, Petermann’s Mitteilungen, 1899, p.57 et suiv.
  2. Voir notamment Pierre Kropotkine, The Dessication of Eurasia, the Geographical Journal, 1904, I, p. 723.