Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome III, Librairie universelle, 1905.djvu/345

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multitudes se dirigeant vers l’ouest

avalanche. L’immense espace uniforme des plaines avait déterminé le rassemblement d’hommes innombrables en une seule masse d’apparence homogène, constituant comme un seul et prodigieux individu. Grâce à cette cohésion nationale et à leur extrême mobilité, ces foules humaines débordaient en courants irrésistibles, soit d’un côté vers la Chine, soit de l’autre vers l’Europe, détruisant ou asservissant les populations agricoles qu’elles rencontraient sur leur chemin. Il ne faut pas oublier non plus que l’Europe à l’ouest du Dniepr n’a qu’une surface bien faible comparée à l’Asie : un groupe humain disparaît invisible s’il est épars sur un grand territoire et semble une multitude s’il se concentre en un domaine resserré.

Que de déluges d’hommes ont dû se produire ainsi pendant la durée des âges ! Mais aussi longtemps que l’histoire, purement locale, ne pouvait embrasser un vaste ensemble de peuples, les grands événements restaient inexpliqués, soudain on voyait apparaître d’étranges multitudes, des chocs terribles mettaient les foules aux prises, des contrées entières se dépeuplaient, puis le silence et l’oubli s’étendaient sur l’horrible événement. Lorsque les nations furent devenues assez conscientes d’elles-mêmes pour s’étudier dans leurs rapports avec le reste de l’humanité, la mémoire de ces faits se conserva de plus en plus précise ; c’est ainsi que les historiens de Rome ont pu nous raconter les incursions des Gaulois, celles des Cimbres et des Teutons, mais sans pouvoir suivre à travers le continent les allées et les venues des peuples en marche.

Cinq siècles et demi avant la prise de Rome par Alaric, un grand ébranlement des peuples nomades de l’Asie septentrionale propageait déjà ses ondulations dans la direction de l’Europe. Les Hiung-nu, ancêtres des Huns, ayant délogé de leurs domaines les populations nord-occidentales de la province actuelle du Kan-su, celles-ci émigrèrent en masse dans la direction du Tian-chan. Fuyards pour ceux qui les poursuivaient, conquérants pour ceux qu’ils refoulaient devant eux, ces peuples, connus sous le nom de Yue-tchi, et probablement d’origine turque, envahirent toute la région des pâturages relativement peu élevés qui constitue actuellement le pays de Kuldja, puis, expulsés de la contrée par les premiers habitants, se répandirent au delà dans les grandes plaines du Turkestan, jusqu’à l’Oxus, dont ils soumirent les riverains, de provenance iranienne. Ces événements