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l’homme et la terre. — seconde rome

individuelle la rétablît en partie. À côté de la destruction des chefs-d’œuvre de l’art antique par Theodose (383), du meurtre d’Hypatie (415), on peut ranger, comme un des grands faits de l’orthodoxie catholique triomphante, la fermeture de l’École d’Athènes, en l’an 529[1].

Justinien, pas plus que d’autres despotes épris de leur propre idée, n’aimait les « idéologues », et peut-être tous les ouvrages légués par l’antiquité, l’Encyclopédie d’Aristote et les Dialogues de Platon auraient-ils été brûlés par la main du bourreau, peut-être eussent-ils subi le sort de la statue de Jupiter Olympien et de tant de milliers d’autres effigies divines qui peuplaient le monde de la Grèce si les fugitifs d’Athènes n’avaient été protégés par les ambassadeurs persans et n’avaient trouvé un asile à la cour de Chosrav Anurchivan, « le Roi des Rois ». Dans leur pays de refuge, les philosophes bannis d’Athènes emportaient, si diminué qu’il fût, le trésor de la pensée grecque et groupaient de nouveaux disciples autour d’eux ; ils traduisirent de la langue cunéiforme en pehlvi les monuments si précieux de l’art antique.

Par une singulière ironie des événements, c’est donc en Perse, chez les successeurs de Darius et de Xerxès que se transmit directement l’héritage intellectuel des Hellènes. Ainsi furent vengées noblement les défaites de Salamine et de Marathon : la Grèce, incapable de défendre les œuvres de son génie, était obligée de les confier aux fils de ses ennemis. C’est dans les traductions persanes d’Aristote et des autres écrivains grecs que les Arabes retrouvèrent la science hellénique : les traduisant à leur tour, ils purent les apporter dans leurs écoles de Bagdad, de Damas, du Caire, de Grenade, de Cordoue, de Séville, et, par cette entremise, les léguèrent au monde occidental. C’est donc en partie grâce aux Persans de l’époque sassanide que la première Renaissance fut possible après la grande nuit du moyen âge. Sans eux, sans leur collaboration au grand œuvre de la culture, le monde de la civilisation eût été grandement retardé, et pourtant combien peu sont ceux d’entre nous qui se rappellent avec gratitude ce service qu’ils nous ont rendu !

Au point de vue de l’extension territoriale, le règne de Justinien fut la grande époque de l’empire d’Orient. Le général Bélisaire réussit à maintenir — plus à prix d’argent que par la force des

  1. God. Kurth, Les Origines de la Civilisation Moderne, t. II, p. 40 ; — Hartpole Lecky, Rationalism in Europe.