Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome III, Librairie universelle, 1905.djvu/516

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l’homme et la terre. — carolingiens et normands

même où se consolidait la puissance des rois d’Austrasie, fondateurs de la dynastie carolingienne, que commença l’âge des Viking, ces redoutables pirates qui semblaient faire corps avec leurs rapides bateaux de guerre, à la proue redressée en gueule de dragon. Les nécessités économiques de l’existence avaient été pour une part dans cet exode armé des Normands vers toutes les côtes de l’Europe occidentale. Non seulement le refoulement des Saxons par les Francs, et par contre-coup celui des Danois par les Saxons, des Normands par les Danois, avait repoussé vers la mer les populations de l’intérieur, l’accroissement des habitants, dans cette terre salubre où les maladies sont rares, avait rendu aussi l’émigration nécessaire : ne pouvant être pacifique en ces temps de méfiance universelle, elle devait prendre un caractère guerrier. Généralement les familles se scindaient : tandis que les aînés gardaient la terre patrimoniale, les cadets prenaient le chemin de la mer qui les dirigeait vers de nouvelles terres, plus riches que celles des aïeux. Les exilés volontaires juraient sur leur épée, par laquelle ils espéraient acquérir la fortune de l’étranger ; ils juraient aussi par leur « dragon » qui, chaque année, les portait vers un lieu de pillage nouveau. Cette embarcation était sainte, car on l’avait baptisée de sang en plaçant des prisonniers de guerre parmi les rouleaux qui servaient au lancement[1]. La bannière de Harold le Cruel portait un nom significatif, « Landöde », ou « Dévastatrice des Contrées ».

Aux premières époques du pillage, chaque jarl scandinave, s’occupant à part de son œuvre de mort, avait son pennon particulier : la nation conquérante ne prit un drapeau commun qu’après la régularisation des expéditions annuelles, lorsque les divers « chefs de promontoires » réunirent leurs bandes respectives en de véritables armées d’invasion, d’ailleurs conscientes de la religion et de la civilisation différentes qu’elles représentaient contre le monde latin. Alors les Normands combattaient « pour Odin et pour Thor contre le Christ blanc » : ils s’étaient faits les champions des sombres divinités du Nord. La haine religieuse était le mobile qui poussait les envahisseurs normands à s’acharner contre les monastères et les églises, à briser et à brûler les reliques, à massacrer les moines et les prêtres. Mais déjà, dans la rivalité furieuse qui se produisait entre les cultes, se manifes-

  1. Ernest Nys, Le haut Nord, p. 17.