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l’homme et la terre. — chevaliers et croisés

continuèrent d’être les instruments du propriétaire ; peu importait qu’ils fussent possédés par celui-ci ou celui-là : simples choses, ils ne s’étaient en rien élevés à la dignité d’hommes. Loin d’atténuer l’esclavage en un état de domesticité moins avilissant, la société chrétienne l’avait au contraire aggravé en dépeuplant les villes et en ramenant les serfs de la cité vers la campagne. En effet, l’esclavage romain s’était graduellement transformé dans Rome et les autres métropoles de l’Empire en une sorte de prolétariat, analogue à celui de l’ouvrier moderne. La coutume lui reconnaissait le droit d’acquérir un « pécule » auquel le maître ne pouvait toucher et qui lui servait éventuellement à racheter sa personne ; pratiquement, quelle que fût la teneur des anciennes lois, il faisait reconnaître son mariage et son testament, entrait dans les corporations ouvrières. Il pouvait même s’enrichir, arriver à une certaine importance sociale, tandis que le serf du moyen âge était à jamais condamné par la coutume et la loi à rester dans la classe héréditaire des asservis. Le prétendu progrès, de l’esclavage au servage, de Rome à la féodalité germanique, fut un véritable recul[1].

A côté des serfs domestiques, descendants des esclaves romains ou germaniques, s’était constituée la classe des corvéables ou dépendants, des « vilains » en un mot, qui n’étaient point libres, quoique théoriquement ils ne fussent pas esclaves. Le mot liber et le mot nobilis sont synonymes dans les chartes belges du onzième siècle[2]. Mais pour tous ceux des « libres » ou « nobles » qui n’avaient pas la force matérielle nécessaire pour défendre leur liberté, le seul moyen de n’être pas violenté comme un serf, brutalisé, livré à tous les caprices, était de se donner : les malheureux se choisissaient un maître. Les petits propriétaires cessaient de l’être en se plaçant pour la plupart sous le patronage des couvents ; suivant le langage des seigneurs mitrés qui confisquaient le petit avoir des paysans, ceux-ci échangeaient « leur liberté contre une servitude plus libre que la liberté même »[3]. C’est ainsi que, plus tard, un roi, nouvellement intronisé, annonçait son règne futur comme « la meilleure des républiques » Telle fut la cause majeure de la transmission des terres, jadis communes aux paysans ou bien alloties entre petits possesseurs, entre les

  1. Eduard Meyer, Die Sklaverei im Alterthum, pp. 48, 49.
  2. H. Pirenne, Histoire de Belgique, t. I, p. 124.
  3. H. Pirenne, même ouvrage, p. 127.