Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome III, Librairie universelle, 1905.djvu/88

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l’homme et la terre. — orient chinois

politesse, en goûts raffinés, en langage « fleuri » : ils se sont affinés en des cités telles que Nan-king et Hang-tcheou ; mais tout ce qu’ils ont de fort, de résistant et de durable, c’est dans les régions du nord que la nature le leur avait donné.

Pendant les quarante-deux siècles de son histoire connue, la nation chinoise resta ballottée dans une lutte incessante relative à la tenure de la propriété. Grâce à la longue évolution nationale, il n’est pas de pays au monde où l’on puisse constater d’une manière plus certaine la prépondérance des facteurs économiques dans le développement de l’humanité. La question par excellence est celle du pain. Les variations du régime agricole et du droit des agriculteurs à la gérance de leurs terres, c’est en cela que se résume l’histoire vraie de la « Fleur du Milieu ». Les divers événements politiques n’en sont que des conséquences naturelles ou de simples incidents.

Lors des premiers âges entrevus, à l’arrivée des « Cent familles », la terre était à tous, en ce sens que les colons s’y établissaient à leur gré, choisissant le sol qui se trouvait à leur convenance. Les anciens documents nous montrent les « hommes jaunes » — dénomination qui indique bien le caractère de la région colonisée — se répandant en toute liberté sur l’étendue du sol fertile envahi par eux. Seulement la nature même des terrains, coupés de ravins d’érosion dans tous les sens et disposés en un véritable labyrinthe, forçait en maints endroits les cultivateurs à se diviser par groupes plus ou moins considérables : telle aurait été la raison, suivant une hypothèse souvent émise, qui aurait amené le partage des immigrants en « cent » familles ou tribus. Dans ce pays découpé par la nature, il y aurait eu tendance à la division du sol en propriétés distinctes, communales, familiales et privées, tandis que plus à l’est, dans les plaines alluviales du Hoang-ho, sans cesse menacées par les crues fluviales, coulant à un niveau supérieur à celui des campagnes basses, la propriété se maintint longtemps sous sa forme de communauté nationale ; entre tous les riverains obligés de lutter ensemble pour défendre ou reconquérir les terres inondées par les fleuves, la solidarité absolue donnait à tous la copropriété de la terre et des produits.

Mais la puissance impériale grandissait au-dessus des têtes et s’appuyait sur un entourage de conseillers et de courtisans, gens choisis qui