Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome VI, Librairie universelle, 1905.djvu/490

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l’homme et la terre. — éducation

appartenaient à une civilisation que celle de nos jours a depuis longtemps dépassée : à de nouveaux pensers il faut un instrument nouveau. Nulle langue moderne ne convient non plus au rôle de véhicule universel de l’intelligence humaine. Quoique le français et l’anglais aient pu ambitionner cette situation prépondérante, les rivalités nationales ne permettent pas que pareille conciliation se fasse paisiblement entre les hommes, et, d’ailleurs, il n’est pas une des langues actuellement parlées qui ne soit très difficile à bien connaître soit dans l’ensemble de son vocabulaire, soit dans la variété de ses tournures et de ses nuances, soit dans les difficultés de sa syntaxe, soit enfin dans les écueils de sa prononciation : toutes représentent dans leur formation des éléments multiples, fort différents les uns des autres, et la diversité des règles provenant des contradictions initiales, oblige les élèves à des études très approfondies. Aussi la plupart de ceux qui, à l’étranger, étudient une de ces langues européennes seraient-ils fort embarrassés pour l’utiliser à fond comme idiome universel ; ils se bornent à charger leur mémoire d’un certain nombre de mots et de phrases qui leur facilitent les opérations les plus usuelles de la vie et les conversations banales. Ce sont des jargons, comme le sabir méditerranéen et comme le pidgeon english des mers Pacifiques, ce ne sont pas des langues.

Telles sont les raisons pour lesquelles des chercheurs ont essayé de confectionner de toutes pièces des parlers artificiels qui ne comporteraient point d’exceptions dans le maniement des règles. De nombreuses tentatives ont été faites dans ce sens et plusieurs ont même pris assez d’importance pour faire naître une véritable littérature. Parmi toutes ces créations, celle que son auteur, Zamenhof, a qualifiée d’esperanto, terme dont le sens est facile à deviner, paraît réunir bien des avantages comme langue artificielle. Les radicaux du vocabulaire n’ont pas été choisis par caprice individuel, ils se sont imposés naturellement comme appartenant par l’usage aux principales langues d’Europe et d’Amérique, soit par le fonds latin, le plus important de tous, soit par les parlers germaniques. En possession de ce trésor primitif des mots, aussi rapproché que possible de l’ensemble des langues européennes appartenant aux nations les plus civilisées, l’étudiant du nouvel idiome les modifie et les combine par les formes faciles à apprendre pour leur donner les nuances nécessaires, et se guide par des règles infrangibles pour indiquer les genres, les nombres, les temps, les modes. Ces