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ASSOCIATIONS OUVRIÈRES DANS LA GRANDE-BRETAGNE

mérite aussi exceptionnel que celui des Équitables Pionniers, l’idée nouvelle ressemblerait à une fort belle pièce d’or qui, n’ayant pas cours n’aurait dans le pays qu’une valeur de curiosité. Pour réformer le labourage dans nos campagnes, il ne faudrait pas mettre dans la main de nos paysans incultes des araires trop perfectionnés, ils ne sauraient les manier ; pour réformer la société, il faut des systèmes d’une application toute vulgaire. S’il fallait à la Coopération autant de héros que de coopérateurs, elle serait purement et simplement impraticable. En politique, en économie, en éducation, en industrie, partout et toujours, le grand art est de ne proposer aux masses et aux individus que des choses de compréhension facile et d’une application rudimentaire. Aux esprits d’élite de se proposer des buts difficiles à atteindre, aux grands cœurs de s’imposer de pénibles travaux, mais au vulgaire il ne faut demander que ce qu’il a : une moralité fort élémentaire, une compréhension très-limitée. La Coopération étant faite pour les masses, c’est dans les masses qu’il faut la juger.

L’observation est juste, nous tâcherons d’y faire droit en exposant rapidement les principaux essais qui ont été entrepris ailleurs qu’à Rochdale, et les résultats généraux d’un mouvement qui est déjà suffisamment répandu pour qu’on puisse porter sur lui un jugement décisif. En procédant ainsi, l’idée que nous retirerons de ce grand fait social sera moins abstraite, moins rigoureusement philosophique, mais elle sera plus réelle et plus compréhensible. Le système de la Coopération, en perdant quelque chose de l’expression très-accentuée que lui ont donnée nos amis les Pionniers, prendra une physionomie moins locale et plus nationale.

Rochdale est une ville de construction récente, élevée dans une vallée que l’industrie a couverte de grandes fabriques fort ennuyeuses à regarder, malgré leurs longues cheminées en forme de minarets. C’est là qu’habite depuis peu de temps une population descendue du haut pays, race puritaine, austère, sombre et violente, au visage carré, dont les traits sont taillés à coups de ciseau. Par contraste avec Rochdale, Coventry est une des plus anciennes cités de l’Angleterre ; dans les fertiles campagnes des Midland Counties, on voit de bien loin déjà s’élever ses hautes et nombreuses tours. La ville abonde en souvenirs et en monuments historiques devant lesquels s’effacent les constructions modernes. Elle a été illustrée par le nom de sir Roger de Coventry, personnage du Spectator, et surtout par la légende de Lady Godiva, en l’honneur de laquelle les habitants célèbrent une procession le juin de chaque année. Cette tradition forme un gracieux pendant à celle de Geneviève de Brabant ; il est peu de sujets que les artistes anglais aiment davantage à illustrer dans leurs tableaux, leurs dessins et leurs aquarelles. Tennysson lui a consacré une de ses plus jolies ballades, et Marshall une de ses plus