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CHRONIQUE D’UN TEMPS TROUBLÉ

l’homme d’action, qui ne doit jamais opposer sa nature, mais l’adapter, ronger avec les rongeurs, ruminer parmi les ruminants.

Au fond, je me trompe sur moi-même : je n’ai qu’une passion, le beau, parce qu’on peut créer de la beauté sans rencontrer la laideur, tandis qu’on ne peut pas faire du bien sans que le mal soit toujours là, ne serait-ce que sous la forme immédiate de l’ingratitude.

Je ne suis pas de force à fréquenter ni Cafaret ni Bourdelange. J’étouffe ; je meurs !… Quand je pense à mon enfant dans la haute montagne, je voudrais déjà qu’un train m’emporte. Qu’est-ce que cet effort pour me dominer moi-même, pour avoir l’air de servir une société à laquelle je ne crois pas ? Qu’elle prospère ou crève, avec ses tribunaux, Sorbonnes et banques, je me demande ce que cela peut me faire, ce que je regretterai si elle s’effondre, puisque je n’aurai que des sarcasmes si elle s’affermit. Que c’est difficile d’être logique ! La bassesse des hommes m’épouvante ; je rêve de m’écarter d’eux… puis m’aperçois que je voudrais surtout les aimer. Comment faire ? Quand je crie : « Non ! Non ! Plus de société ! » ce n’est pas ma pensée. J’aimerais tellement mieux que le juge soit juste, le financier désintéressé, le professeur débordant d’amour, enfin que les hommes soient des anges, et je