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crise qui devait l’emporter et qui avait suivi de si près l’incendie de l’Hospice ; sans doute, donc, avant cet incendie, à une époque où notre défiance n’était pas « alertée », et pendant laquelle le vol, probablement, avait été commis.

Quoi qu’il en fût, je risquais fort, par l’effet de ce larcin, d’être frustré d’une connaissance inestimable. À la seule idée de m’adresser à Mme Lebris et de lui faire admettre la nécessité d’une autopsie, tout espoir m’abandonnait.

On conçoit de quelle âme je fermai sur les yeux artificiels les paupières noircies de mon cher Jean Lebris.

Pourtant, je n’avais pas le droit d’hésiter. Mon devoir était d’essayer, par tous les moyens, d’obtenir la libre disposition de ses restes. Mais les officiels se seraient moqués de moi, si j’avais fait appel à leur autorité. Qui donc m’eût donné pareil droit, sinon Mme Lebris ?

Je le lui demandai. Elle me le refusa. Sa religion, ses principes et ce qu’elle nommait son « bon sens » se révoltèrent. La douleur, en elle, fit place à l’indignation. Malgré tous mes efforts, elle fit part à Mme Fontan, à Césarine et à Fanny de la « profanation » à quoi j’avais l’« audace » de prétendre. En vain me récriai-je que c’était pour la Science, pour le Pays ; que la cécité de Jean offrait une particularité dont l’explication — argument prodigieux ! — intéressait jusqu’au salut de la France ; que Jean lui-même, dans un testament introuvable…

Mme Lebris haussa les épaules. Un testament écrit par un aveugle ! C’était pousser trop loin « le désir de satisfaire la plus malsaine des curiosités ! »

Mme Fontan et Césarine opinaient du bonnet. Fanny restait muette, mais son charmant visage, fatigué par les veilles et le chagrin, me conseillait de ne pas insister.

— Que votre volonté soit faite ! dis-je à Mme Lebris.

Et la paix revint parmi nous.

Mais je sentais sur la maison mortuaire l’emprise formidable de Prosope. Occulte, il avait régné sur nous ; il régnait encore. Par deux méfaits — un incendie et un vol — sa volonté s’était dressée victorieusement entre mon désir et son secret. J’étais vaincu. — Soit ! Mais il me restait à préserver de tout attentat la dépouille de Jean. Il restait à déjouer tous coup de force ou ruse ayant pour but l’enlèvement des yeux-électroscopes.

J’étais assis dans le salon de Mme Lebris, le menton sur les poings, sombre et plongé dans d’amères méditations. Une douceur se posa sur son front… Fanny me contemplait tristement.

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Je n’avais plus aucune raison de lui cacher la vérité. Le « quand je serai mort », hélas ! était révolu.

Il y avait longtemps qu’elle se doutait de quelque chose. Du jour où je l’avais prévenue qu’il serait imprudent de me parler par signes en présence de l’aveugle, sous prétexte que la lumière l’impressionnait parfois, elle avait pressenti le mystère. Nos séances aussi, dont nous ne parlions jamais, l’avaient intriguée. Enfin, pendant son délire, Jean Lebris, livré à la nature, ne dissimulait plus qu’il voyait certaines apparences.

Fanny me pardonna sans peine d’avoir gardé vis-à-vis d’elle un silence imposé par la foi jurée.

— Ah ! lui dis-je, votre droiture adoucit mes peines ! Mais je ne serai tranquille qu’à l’heure où notre ami reposera dans une sépulture inviolable. Aidez-moi, Fanny !

— Que puis-je pour vous ? Dites ?

Ses bras se nouaient autour de mon cou, et elle levait dans une ardente interrogation ses yeux aimants, cernés d’un mauve délicat.