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revue musicale de lyon


en musique ? Le savent-ils, ceux qui nous en reprochent ainsi l’absence ? Et la simplicité en général, savons-nous même encore ce qu’elle est ?…

— « Simplicité ! Petite déesse toute nue Aux paumes ouvertes le long des hanches… »

— Ainsi me répondit, un soir mélancolique, un poète à qui j’avais posé la même question. J’ai gardé pieusement ses paroles, avec une admiration profonde de leur intime beauté et de la haute moralité qui s’en dégage.

« Petite déesse… » ! cela nous reporte déjà si loin, aux temps antiques de l’enfance du monde, au merveilleux âge d’or où les dieux daignaient encore vivre parmi les hommes et les éclairer de leur sagesse. Et la Simplicité vivait au milieu d’eux ; elle se tenait sur le bord des chemins, sans doute, et, dans la tiédeur d’un éternel été, la nudité de son corps juvénile brillait ingénument parmi les ors des blés et la pourpre des fleurs.

Et tous ceux qui passaient sur le chemin pouvaient la prendre ; elle s’offrait à tous. Tous ceux qui passaient pouvaient communier à sa jeune beauté ; elle ne savait pas la pudeur ; elle n’étendait pas les bras pour se défendre ; ses bras s’abandonnaient le long de son corps, et « ses paumes étaient ouvertes le long des hanches »… tout comme nos bons pioupious dans la position du soldat sans armes. Et ce vague rappel de l’École du soldat évoque avec originalité l’indifférence bienveillante et un peu ironique que l’on éprouve de nos jours pour la simplicité.

Car elle est bien délaissée, maintenant, la petite déesse. Il y a des siècles qu’elle aurait coiffé sainte Catherine, la pauvre petite, et elle serait comme une momie d’Égypte, figée en sa hiératique attitude, si elle n’était éternellement jeune. Mais les hommes, maintenant, ne la regardent plus. Les hommes passent toujours sur le chemin, mais sa jeunesse qui s’offre ne les


tente plus. Aux sensibilités exacerbées des âmes modernes il faut d’autres piments ; et la volupté n’a plus d’attraits, qui n’est excitée par les suggestifs raffinements des préliminaires tournois. Ah ! ce n’est pas pour rien que la civilisation a inventé le ragoût de la pudeur, et nous voulons de plus précieuses séductions ! Nous préférons, en musique, les harmonies recherchées et l’expressive polyphonie des modernes ; nous aimons la littérature affinée et subtile des Mæterlinck et des Mauclair ; et nous admirons passionnément les peintres merveilleux qui osèrent concevoir et surent fixer sur la toile les plus extraordinaires visions. Et si, quelque jour, un être revivait dont l’âme eût conservé l’antique simplicité originelle, si cet être revenait parmi nous et se mettait à chanter de pures et simples mélodies, propres à ravir le chœur des anges, alors, c’est nous, sans doute, qui ne le comprendrions plus ; et sous les rayons de sa lumière, nos âmes seraient comme de pauvres vieux miroirs, d’antiques miroirs de métal, ternis, bossués et tordus aux forges des humaines fièvres, ce qui ne sauraient plus, que par éclairs ou en la déformant, refléter sa beauté.

Est-ce à dire que nous ayons tort et qu’il faille revenir en arrière ? Jamais. Qui dit « Art » dit « marche en avant ». Le grand Bach (et ici je reviens à un point de vue spécialement musical) aurait-il en vain, par son œuvre gigantesque, ouvert la voie à tous les contrapuntistes de l’avenir, pour que nous nous bornions à faire de la musique un simple déroulement de mélodie accompagnée par un banal placage d’harmonies ? Sans cesse les anciens instruments se perfectionneraient, de nouveaux seraient inventés, en même temps que croitraient la virtuosité des exécutants, la force et le nombre des orchestres, et tout cela pour que nous continuions à orchestrer comme les contemporains d’Haydn ? Pourquoi rejeter de

parti pris tous les matériaux que le pro-