Page:Revue de Paris, 12è année, Tome I, Jan-Fév 1905.djvu/109

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vous n’y étiez pas, il y avait toujours des témoins, et mon intérêt ne se manifestait jamais que par des questions relatives à la santé et à l’état physique. Je regrette que ce départ n’ait pu avoir lieu à temps pour prévenir une si douloureuse ouverture mais les raisons qui m’ont fait retarder sont venues, je vous assure, à l’idée de presque tous mes autres amis ; si j’en avais de secrètes, s’il y avait des séparations personnelles qui pussent me coûter en quittant Paris et dont la pensée entrât dans mes ajournements, vous y étiez sans doute, vous et votre maison, pour quelque chose ; sans doute il m’était dur de vous laisser alors même que je croyais vous avoir retrouvés ; mais dans le cas où vous m’auriez supposé quelque arrière-pensée plus secrète, plus attachante encore, il me semble qu’il vous était facile, sans beaucoup d’efforts, d’en saisir la clé et de l’appliquer ailleurs. – Au surplus, mon ami, cette lettre qui m’accable et m’afflige beaucoup ne m’irrite nullement, j’ai un regret amer, une douleur secrète d’être pour une amitié comme la vôtre une pierre d’achoppement, un gravier intérieur, une lame brisée dans la blessure ; j’ai besoin de me rejeter sur la fatalité pour m’absoudre d’être ainsi l’instrument meurtrier qui laboure votre grand cœur. Prenez garde, mon ami, je vous le dis sans aucune amertume, prenez garde, poète comme vous êtes, de trop emplir la réalité de votre fantaisie, de faire éclore des soupçons sous votre soleil, et de prêter une oreille trop émue aux simples échos de votre voix. Vous êtes à l’âge et au moment où se pose la plus large assise de votre vie ; toute gloire désormais vous est possible et vous est due ; les hommes seront trop heureux et fiers de vous prendre sur le pied dont vous vous offrirez à eux, fût-ce sur un piedestal[1]. Mais au moins, mon ami, sous cette vie magnifique et bruyante du dehors, gardez le plus que vous le pourrez une vie simple, nette, non fantastique au dedans, réelle, éparse au hasard et sans montagnes de chimères. Quand votre flamme va aux autres, que la fumée ne revienne pas contre vous. Sachez jouir de votre bonheur au moment où il vous arrive, le plus complet que vous l’ayez rêvé. Adieu. Je suis à vous comme toujours et autant que toujours, avec affliction et sans amertume, soumis à ce que vous aurez décidé, bien que j’aie peine à le comprendre, considérant une

  1. WS : piédestal