Page:Revue de Paris, 33è année, Tome 3, Mai-Juin 1926.djvu/23

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


une atmosphère plus ou moins pure. Aujourd’hui la lumière est si vive que malgré le vent printanier on ne voit que le noir des ombres et l’or des rayons sur la feuillée.

Tu vis. La question n’est pas de savoir si c’est pour ton plaisir ou pour ton malheur, pour ton bien ou pour ta perte. Qui la résoudrait ? Tu vis, tu respires. Le ciel est beau.

La chambre d’Arabella[1] est au rez-de-chaussée sous la mienne. Là est le beau piano de Franz[2], au-dessous de la fenêtre, d’où le rideau de verdure des tilleuls m’apparaît, la fenêtre d’où partent ces sons que l’Univers voudrait entendre, et qui ne font ici de jaloux que les rossignols.

Artiste puissant, sublime dans les grandes choses, toujours supérieur dans les petites. Triste pourtant et rongé d’une plaie secrète. Homme heureux, aimé de femme belle, généreuse intelligente et chaste. Que te faut-il, misérable ingrat ! Ah si j’étais aimé, moi !

Si tu étais aimé, Piffoël, tu serais ambitieux, et tu n’es pas ambitieux parce que tu n’es pas aimé.

Tu es très sage, Piffoël, extrêmement sage. Tu es très philosophe. Tu jettes un coup d’oeil très lucide sur ta vie, tu pèses d’une main très ferme tous ces misérables hochets dont tu ne sais pas être avide. Je t’en fais bien mon compliment, cher Piffoël.

Je t’en félicite en vérité.

Mélancolique animal.

Quand Franz joue du piano, je suis soulagé. Toutes mes peines se poétisent, tous mes instincts s’exaltent. Il fait surtout vibrer la corde généreuse. Il attaque aussi la note colère, presque à l’unisson de mon énergie, mais il n’attaque pas la note haineuse. Moi, la haine me dévore. La haine de quoi ? Mon Dieu, ne trouverai-je jamais personne qui vaille la peine d’être haï ? Faites-moi cette grâce, je ne vous demanderai plus de me faire trouver celui qui mériterait d’être aimé.

Pourquoi y aurait-il tant de charmes dans la haine assouvie ? C’est qu’il y aurait le mérite de la générosité, et qu’on pourrait se sentir grand, ne fût-ce qu’une heure dans la vie. On croirait

  1. Madame d’Agoult.
  2. Liszt qui était venu faire un séjour à Nohant.