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132 REVUE DE PARIS.

écailles de serpent dans la rivière, s’approcha avec précaution du bien- heureux talisman ; mais à l’instant où il étendait déjà la main pour le sai- sir, la Vouivre, qui l’avait entendu, s’élance sur lui, le jette par terre, lui déchire le sein avec ses ongles, lui serre la gorge pour l’étouffer ; et n’était que le malheureux eût reçu le malin même la communion à l’église de Lods, il serait infailliblement mort sous les coups de cette méchante Vouivre. Mais il rentra chez lui le visage et le corps tout meurtri, se pro- mettant bien de ne plus courir après l’escarboucle. Dans la grange de Mont-Nans, il y a, depuis trois ou quatre généra- tions, un esprit servant comme les Kobolde de l’Allemagne et les Trolle du Danemark, qui fait la bénédiction de la maison (1). C’est lui qui prend soin de l’étable, conduit les bestiaux au pâturage, protège la grange, prépare la litière des chevaux, et remplit chaque matin l’abreuvoir d’une eau pure et limpide. On ne le voit pas, mais sans cesse on reconnaît ses bons offices ; on s’aperçoit qu’il a veillé sur les récoltes et sur les mois- sonneurs. Pour le conserver, il ne faut que lui abandonner une légère part des produits de la ferme, lui garder à la grange ou au foyer une place très propre, et ne pas médire de lui, car il entend tout ce qu’on dit, et se venge cruellement de ceux qui l’injurient. Ailleurs on croit aux revenans, aux apparitions des âmes chargées de quelque crime et condamnées à venir dans ce monde l’expier. La même croyance se trouve encore dans les montagnes de l’Ecosse , dans les con- trées germaniques, dans les pays slaves. Au fond des vallées sauvages où l’Ain prend sa source, souvent les paysans ont cru entendre pendant la nuit retentir tout à coup le son du cor. Le chien se lève, le chasseur crie, les chevaux s’élancent à travers la forêt, et jusqu’à ce que le coq chante, le bois et la vallée retentissent du bruit de la cavalcade, des aboiemens de la meute, et de la voix rauque des piqueurs. C’est le féroce chasseur célèbre dans les traditions allemandes, chanté par Bürger. C’é- tait pendant sa vie un homme méchant et cruel, sans respect pour les ministres de Dieu, sans pitié pour ses vassaux, bravant tout pour satis- faire sa fatale passion de chasse, et ne s’inquiétant, quand il montait à cheval et courait dans les bois, ni de manquer aux offices de l’église, ni de fouler aux pieds le champ de la pauvre veuve, ni de renverser sur sa route le paysan et le bûcheron. Dieu, pour le punir d’avoir détruit pen- dant sa vie le repos de ceux qui étaient soumis à ses ordres, lui a refusé le repos de la tombe, et chaque nuit, par le froid, par le vent, par les brouillards sombres de l’automne, par la neige de décembre, il faut

(1) Du culte des Esprits dans la Séquanie, par M. D. Monnier.