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autre rivage, parmi les huttes rondes de l’Afrique, les palmiers, les caravanes inconnues, que vous dirai-je ? que venaient faire la ces scènes étrangères ? Est-ce donc une chose si rare que de voir vendre l’espèce humaine ?

Je fus exact au rendez-vous. Mon ami Joâo Manoel était un honnête planteur de la province de Minas, établi à dix journées de marche de Rio-Janeiro. Depuis que sa mère l’avait mis au monde, il avait mené la vie du Brésilien, cette vie dont chaque jour ignore le jour qui doit suivre, qui s’écoule au soleil, insouciante du reste du monde, libre, active parfois, souvent endormie entre les bras des esclaves. À vingt ans ses amours, dans son voisinage, lui avaient déjà valu deux coups de couteau dont il montrait en riant les marques à ses amis. Plus tard, il s’était engagé avec ses voisins dans d’interminables procès où pas plus que lui et ses adversaires vous n’eussiez jamais pu rien comprendre. Avec l’un d’eux c’était à-la-fois une guerre de plume et d’armes plus sérieuses ; ils appuyaient les arrêts des juges par des coups de fusil qui jusque-là n’avaient mis heureusement hors de cause aucune des deux parties. Du reste, homme libre, blanc à ce qu’il disait et surtout bon chrétien. Je devais passer quelque temps chez lui et de là continuer ma route pour l’intérieur.

Notre caravane se mit en ordre aux portes de la ville sur la route de Minas. Elle se composait de douze négresses et six nègres, tous jeunes et qui vous eussent fait naître l’envie d’être leur maître, tant ils étaient bien faits et alertes. Mon ami Manoel s’y connaissait ! Il voulait que ses esclaves lui fissent honneur sur la route. Nous les plaçâmes sur deux rangs en mettant en tête ceux dont la marche devait être plus lente et nous restâmes les derniers. Un nègre venu de l’intérieur avec son maître, nous suivait avec trois chevaux destinés à soulager ceux qui ne pourraient supporter la fatigue de la route ; un quatrième était monté par la jeune négresse que vous connaissez. Elle avait reçu de son maître un camisa neuf et un collier de corail qui la rendait encore plus jolie. Je remarquai qu’il l’avait placée devant lui, et que son regard s’allumait en tombant sur elle. En avant de toute la troupe était un vieil esclave de confiance aux cheveux blanchis,