Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 7.djvu/658

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— Non, répartis-je, nous n’en possédons que l’ombre.

— Alors, tant mieux pour vous. À quoi sert tout ceci, sinon à faire enrager les voyageurs ? Cette maudite sierra que nous venons enfin de passer, m’a déjà fait faire plus de péchés mortels (Dieu me les pardonne !) que tous les yeux noirs que j’ai rencontrés dans ma vie. J’aimerais mieux mille pieds de cafeyers de plus dans ma plantation avec deux nègres pour les cultiver que toutes ces belles choses que vous admirez tant.

— Mais, senhor Manoel, voyez donc ces torrens, ces forêts impénétrables, ces lianes qui s’élèvent comme des montagnes au-dessus de nos têtes et qui escaladent tout ce qui les environne !

— Oui, c’est fort agréable : le premier coquin venu peut se cacher là derrière et vous tirer à bout portant, sans que vous voyez seulement d’où le coup est parti : j’en sais des nouvelles. Tenez, en voici les marques : vous pouvez sentir encore quelques grains de plomb dans les chairs.

— Et cet arbre, aussi vieux que le monde, qui domine tous les autres, n’est-il pas admirable à voir avec ses branches couvertes d’ananas sauvages, ces mousses blanches qui pendent dans les airs, et qui le font ressembler à un fantôme ?

— Eh bien ! c’est un arbre mort que le premier vent fera tomber sur la tête des passans ; cela arrive quelquefois.

Je me tus : qu’avais-je à répondre ?

Chaque soir, au coucher du soleil, nous nous arrêtions dans quelque venta solitaire ou dans une plantation dont le maître était connu de Joâo Manoel. L’antique hospitalité, bannie de nos sociétés modernes, subsiste encore dans les forêts de l’Amérique ; elle augmente en même temps que l’éloignement des villes, et semble fuir devant la civilisation. L’une des enceintes palissadées qui entourent constamment la maison du planteur brésilien, située sur les routes, est destinée à recevoir les esclaves et les animaux qui accompagnent le voyageur. Ils y sont à l’abri sous des hangars construits à dessein, tandis que leur maître oublie à la table du planteur la marche et la chaleur du jour.

Les nègres, dont les forces s’affaiblissaient chaque jour davan-