Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/570

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dans ces deux reproches : on accusera ce poème d’être obscur et extravagant au premier chef.

Si ce blâme n’atteignait qu'Ahasvérus, nous le laisserions se défendre et gagner son procès lui-même. Mais la poésie et l’art sont ici en cause. Si ce n’était qu’une question individuelle, nous ne ferions nulle difficulté de reconnaître que ce mystère, comme l’auteur l’a nommé, laisse parfois sortir de son cratère enflammé quelques tourbillons de fumée mêlée avec la flamme. Mais savez-vous que ce rigorisme n’irait à rien moins qu’à rendre toute poésie impossible. Avec ces deux mots, obscurité et extravagance, il n’y aurait pas de poète au monde, depuis Eschyle jusqu’à Dante et depuis Aristophane jusqu’à Rabelais, qui n’eût pu, à bon droit, être envoyé aux petites-maisons. Le Songe d’une nuit d’été est-il parfaitement clair ? La cérémonie du Bourgeois gentilhomme est-elle parfaitement sage ? Les fables de La Fontaine elles-mêmes, où la cigale converse avec la fourmi sa voisine et la traite de ma commère, sont-elles parfaitement raisonnables ? C’est avoir une singulière idée de la poésie, que de la vouloir sage comme un article du Code civil, et lucide comme la démonstration du carré de l’hypothénuse. Il est temps de rétablir les principes. Les plaisirs de l’imagination ne sont presque jamais fondés que sur quelque chose d’obscur ou d’inadmissible à la raison, et je me fais fort de prouver que la nature de la poésie, au moment où elle se montre, est d’être folle ou de le paraître.

Ces deux propositions ne sont point un paradoxe, mais une théorie fort sérieuse, que je demande la permission de développer en peu de mots.

Remarquez, d’abord, qu’il y a pour un écrivain deux manières fort différentes d’être obscur. On peut obscurcir un sujet naturellement lucide, et alors on commet la faute la plus impardonnable dans laquelle puisse tomber quiconque se sert d’une plume ; ou bien, on peut ne pas jeter toute la clarté désirable sur un sujet naturellement obscur ; ce qui est infiniment plus excusable. C’est même une chose digne d’éloge, que d’apporter dans un sujet couvert de ténèbres une clarté, quelque faible qu’elle soit. Or, les matières habituellement abordées par la poésie, et en particulier par M. Edgar Quinet, Dieu, la nature et l’homme, ne sont pas,