Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/145

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c’étaient des poutres encore noircies, des meubles brisés ; le maître de la maison me menait voir ce qui fut un bosquet planté par ses pères ; nous trouvions des troncs d’arbres brûlés jusqu’au niveau du sol, et sur les buissons commençant à reverdir, des perruches, hôtes de ces lieux depuis tant d’années, erraient, étonnées de ne plus savoir où s’abriter. Dans la province de San Luis, de grands peupliers, desséchés par les flammes, s’élevaient au-dessus d’un toit écroulé, comme des mâts sans agrès au-dessus de la carcasse d’un navire. Là, c’était une vieille femme redisant à nos peones, surpris de ne pas retrouver son fils, les détails de sa mort. — Les Indiens avaient été repoussés par la milice du Fray le Muerto, petit village à trente lieues de Cordova. Juancito, disait-elle en soupirant, sortit pour rassembler les débris de nos troupeaux ; il ne reparut point. Nous avions ordonné des messes pour lui : après trois jours, nous rencontrâmes un cadavre dépouillé de ses vêtemens, percé de coups de lance, et à son fouet passé dans le bras nous reconnûmes.... — Elle ne put achever.

Il y a le plus souvent aussi une incroyable apathie chez les habitans de la frontière : ils sont nés là, ils y restent, sans songer peut-être qu’il y ait d’autres lieux habitables. Il ne leur vient pas dans l’idée que cela soit une existence plus triste, plus précaire, que tant d’autres ; et ils se prennent à demander naïvement aux Européens : — Dans votre pays y a-t-il des Indiens ? — L’habitude a donc une grande puissance : il y a une population joyeuse et insouciante au pied du Vésuve, dans les villes du Chili et du Pérou, dont chaque année les édifices publics et les maisons même sont renversés par les tremblemens de terre ; des êtres enfin qui vivent isolés, environnés de dangers, sans qu’aucun avantage apparent rachète tant de misères. Passer ses jours dans une plaine morne, inculte, sans pouvoir réjouir son regard de ces admirables paysages, de ces campagnes délicieuses, de ces montagnes aux pics couverts de neige, dont l’aspect a quelque chose de si prestigieux pour ceux qui y sont habitués dès leur enfance ! Mais peut-être aussi cette Pampa sévère, glacée en hiver, brûlante en été, solennelle dans son immensité comme l’Océan, a-t-elle son charme pour le gaucho ; peut-être est-elle en harmonie avec le caractère de cet homme fier