Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 2.djvu/182

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Ajoutez à cela qu’il acquiert vite la superficie de l’art, et très lentement le fond. Rapprochez, en France, une vingtaine de jeunes gens qui se destinent à la peinture : les facultés d’adresse seront certainement en majorité dans la réunion ; elles prendront vite le dessus ; elles deviendront aisément tyranniques et dédaigneuses pour les facultés plus solides. Il y a plus, elles seront raisonneuses et dogmatiques ; elles trouveront d’admirables systèmes pour se justifier à elles-mêmes leurs propres imperfections ; elles séduiront sans peine tous ceux à qui manque la faculté de deviner ce qu’ils n’ont pas encore vu. Mais la même disposition systématisante, qui fait les théories burlesques de nos écoles, est celle qui produit nos peintres philosophes, et nous n’avons à opposer aux autres nations, comme type d’une supériorité qui nous soit propre, que la philosophie de nos grands peintres. L’observation précise, la conception claire, l’expression simple, voilà ce qui fera toujours de nos premiers artistes d’autres artistes que les grands peintres italiens, néerlandais ou espagnols. Ces qualités, on ne les gagne chez nous que par la résistance et l’isolement. Si nous avons cette année un progrès à constater vers le bien, c’est à la résistance et à l’isolement de certains hommes que nous en sommes redevables.

Ne dites donc plus que c’est la critique qui a mis en poudre l’école, qui a frappé le pasteur et ses troupeaux. Vous lui faites beaucoup trop d’honneur ; et maintenant, quand vous aurez examiné avec bonne foi la longue série des tableaux exposés, si vous êtes frappés, comme tous les hommes sincères et éclairés, des résultats vraiment satisfaisans de tant d’efforts tentés dans des routes si différentes, ne conviendrez-vous pas qu’on a gagné quelque chose à cette effrayante dispersion de l’école ? Depuis six ans, la seule tentative de cohésion qui ait été suivie de quelque succès, a été faite par M. Ingres. Nous sommes loin de contester ce que les leçons d’un tel maître ont dû avoir de bonne influence sur les jeunes gens qui les ont suivies ; seulement, pour attribuer toute la réaction heureuse que nous signalons aux leçons de M. Ingres, il faudrait que tout ce qui se fait de bien aujourd’hui procédât de la direction d’idées particulières à ce maître ; il serait également nécessaire que les ouvrages des élèves de M. Ingres, tout en s’éloignant du type de l’école, continuassent à s’y rattacher par un air