Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 2.djvu/190

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d’énergie que manque le modelé de M. Champmartin ; et pourtant, s’il est une qualité qui séduise dans sa Prédication de saint Jean, c’est le talent avec lequel le peintre fait ressortir les objets sans effort, et presque en se jouant de la peinture. Si l’on vous disait qu’un peintre dont la pâte est onctueuse et beurrée, dont le contour a souvent de l’indécision, a abordé un tableau d’une douzaine de figures en pleine lumière, avec un terrain gris, un ciel blafard et pommelé, et que ces figures, sans sortir de l’harmonie générale, sont colorées avec séduction et s’enlèvent bien les unes sur les autres, vous croiriez qu’il s’agit d’une sorte de prestige. La magie est en effet la qualité dominante du tableau de M. Champmartin : il y a de plus un grand calme de pose et de physionomie dans les personnages qui écoutent la voix du précurseur, une nuance de coquetterie, et beaucoup de grace dans les femmes ; quelques parties bien comprises comme masse dans la peinture des nus ; en somme, c’est un tableau original et insouciant. En l’étudiant, on se sent aller à cette paresse vague de conception comme en donne la chaleur des tropiques, et l’on comprend que le peintre, qui a bien vu l’Orient, se soit laissé aller à une semblable paresse. A Paris, où l’on n’a pas une idée exacte des peuples levantins, où l’on ignore que dans ces climats il n’y a pas d’intermédiaire entre la somnolence du repos et l’intensité la plus ardente de l’action, on voudrait que saint Jean eût fait pleurer, ou crier, ou gesticuler les auditeurs qu’il persuade. Moi, je voudrais seulement que M. Champmartin n’eût pas fait ses terrains de la même couleur précisément que ces belles chèvres si soyeuses qu’il a peintes aux pieds de saint Jean : quant au reste, je ne m’en soucie pas plus que le peintre lui-même.

Les deux tableaux dont je viens de parler, quoique remplis de mérite, ont le défaut d’être écrits dans une langue que la masse du public ne comprend pas. Il n’en est pas de même des Funérailles du général Marceau, ouvrage par lequel M. Bouchot vient de prendre rang parmi nos peintres d’histoire. Les personnes qui suivent avec soin les concours de l’académie n’ont pas oublié le tableau qui valut, il y a douze ans, à M. Bouchot la moitié du grand prix. Le sujet, tiré de l’histoire des Atrides, avait été conçu par M. Bouchot dans un sentiment lugubre et terrible qui compensait largement la