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VOYAGE DANS LES RÉGIONS ARCTIQUES.

naturellement qu’il avait en ce moment sous les yeux le grand Océan polaire occidental ; que la terre sur laquelle il se trouvait faisait partie du continent américain, et que, s’il existait quelque passage à l’ouest dans ces parages, c’était au nord et non au sud qu’il fallait le chercher.

Les naturels établis sur la côte à quelques milles au sud du navire dans un lieu nommé Shav-a-goke, avaient aussi parlé souvent d’un enfoncement dans les terres se dirigeant à l’ouest. Dans l’espoir que cet enfoncement pourrait être l’entrée d’un passage, le commandant Ross entreprit une seconde expédition qui démontra que ce n’était qu’une baie sans issue placée en face de celle qu’il avait reconnue précédemment à l’ouest, et que l’espace de terre qui les séparait l’une de l’autre formait cet isthme étroit qui joint la presqu’île de Boothia au continent américain.

Tout espoir de trouver un passage au sud étant ainsi détruit, il ne restait plus qu’à vérifier les renseignemens des Esquimaux en ce qui concernait la possibilité d’en rencontrer un au nord. Le commandant Ross se mit en conséquence une troisième fois en route dans cette direction, accompagné d’un des maîtres d’équipage du Victory, nommé Abernethy. Ils devaient prendre des guides dans un des villages d’Esquimaux élevés récemment au nord du navire. Nous nous étendrons un peu plus sur cette expédition que sur les précédentes en laissant le commandant Ross parler lui-même :

« Nous partîmes de bonne heure dans la matinée du 27 avril, et, en arrivant près des huttes, nous fûmes excessivement désappointés en n’entendant pas les cris joyeux dont les naturels avaient coutume de saluer notre approche. À ce premier étonnement succéda une surprise désagréable lorsque nous découvrîmes que les femmes et les enfans avaient tous disparu ; c’était un signe de guerre, et nous fûmes bientôt convaincus du fait, en voyant tous les hommes armés de leurs couteaux. Leurs regards sombres et sauvages indiquaient de mauvaises intentions ; quant à la cause de ce singulier changement, il nous était impossible même de la conjecturer.

« Le soleil leur donnait dans les yeux, et nous pouvions les voir presque sans en être vus. Ce furent les aboiemens des chiens qui leur annoncèrent notre arrivée : aussitôt l’un des naturels se précipita hors de sa hutte, brandissant un grand couteau dont ils se servent pour attaquer les ours. Les larmes inondaient sa figure vieille et ridée qu’il tournait de tous côtés comme pour chercher l’objet de sa colère. Bientôt il aperçut à quelques pas de lui le chirurgien et moi qui nous étions approchés pour nous assurer de la cause de tout ce désordre, et déjà il levait le bras pour nous frapper de son arme, lorsqu’ébloui par le soleil, il hésita