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VOYAGE DANS LES RÉGIONS ARCTIQUES.

encore à apprendre qu’un Européen a une suite d’opérations beaucoup plus compliquées à exécuter pour gagner son dîner. Je ne me souciais cependant en aucune façon de passer pour sorcier, et lui avouai mon ignorance complète sur tout ce qui avait rapport aux bœufs musqués. Là-dessus il parut très désappointé et me proposa de bâtir une hutte pour guetter ces animaux ; mais sur mon observation que je désirais aller plus loin ce jour-là, il reprit toute sa bonne humeur, et nous nous remîmes en route.

« Ses yeux perçans découvrirent bientôt des traces de bœufs musqués sur le penchant d’une colline escarpée que nous avions devant nous. En les examinant, il s’aperçut que ces animaux étaient passés là depuis plusieurs jours ; mais une inspection plus attentive lui fit bientôt trouver les traces de deux autres qu’il assura avoir été sur les lieux le soir même. Nous rejoignîmes en conséquence les traîneaux, et après avoir choisi un endroit pour y élever une hutte dont la construction fut laissée au soin d’Il-lik-tah, il prit son arc et ses flèches, conduisant en lesse deux de ses chiens attachés ensemble, et me priant de suivre avec mon fusil et mon chien favori Tap-to-ach-na.

« Lorsqu’il eut rejoint les traces, il découpla aussitôt les chiens, et à son exemple je lâchai le mien. Ils partirent à toutes jambes et furent bientôt hors de vue. L’honnête Poo-yet-tah crut que j’étais trop fatigué pour suivre la chasse avec lui, et il ralentit son pas en refusant de me laisser en arrière, quoique je l’engageasse à le faire dans la crainte que nous ne perdissions notre proie. Il répondit à cela que les chiens sauraient bien veiller à leur affaire. Nous continuâmes donc de marcher péniblement pendant deux heures sur un terrain très inégal et couvert d’une épaisse couche de neige. Voyant tout à coup que les traces des chiens ne suivaient plus celles des bœufs, mon guide en conclut qu’ils avaient atteint ces animaux et tenaient probablement l’un d’eux ou tous deux à la fois en arrêt. Au détour d’une colline, nous vîmes bientôt qu’il avait deviné juste ; la vue d’un superbe bœuf aux prises avec les trois chiens nous fit oublier à l’instant notre fatigue, et nous courûmes en toute hâte au secours de ces derniers.

« Poo-yet-tah arriva le premier, et était sur le point de décocher sa seconde flèche lorsque je le rejoignis. Elle atteignit le bœuf sur une côte et tomba sans même détourner l’attention de l’animal des chiens qui aboyaient et tournaient autour de lui, le saisissant par les jambes quand il cherchait à s’échapper, et battant en retraite quand il se précipitait sur eux. Il était facile de voir que les armes de mon compagnon étaient insuffisantes pour ce combat, ou du moins que la victoire nous coûterait quel-