Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 2.djvu/714

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ce qui me tue, moi ! Quand la voix de l’enthousiasme se réveille dans mon sein, le contact de l’humanité hostile ou insensible à mes rêves me glace et refoule en moi ces élans juvéniles. Alors, voyant mon indignation ridicule à force d’impuissance, voyant ces hommes gras et grossiers jeter un regard de bravade et de mépris sur mes faibles bras, et proclamer le droit du plus fort quand on leur propose celui de l’équité, je me mets à rire et je dis à mes compagnons : Couvrons-nous d’or et de pourpre, buvons le nectar et le madère, étouffons dans nos ames le dernier germe de vertu ; puisque aussi bien il faut que la vertu succombe, faisons-nous tuer en chantant sur les ruines de son temple.

Mais, toi, mon frère, tu n’es pas long-temps en proie à ces accès de lâcheté. Bientôt tu sors de ta langueur ; bientôt ta force, engourdie par un instant de froid, se réveille, et le vieux lion secoue sa crinière. Ce serait en vain que le monde tomberait en poussière autour de toi ; tu te ferais marbre alors, et comme Atlas, tu porterais la terre sur tes épaules inébranlables. Aussi, les nuages qui passent sur ton grand front n’inquiètent pas les hommes que tu rallies autour de toi. Ils jouent le même jeu que toi. Que leur importe ta tristesse, pourvu qu’au jour de l’action tu ne restes pas plus couché qu’à l’ordinaire ? Moi seul, peut-être, te plains comme tu le mérites, car j’ai sondé les abîmes de ta douleur et je sais combien le doute répand d’amertume sur nos plus belles conquêtes. Je connais ces heures de la nuit où l’on se promène seul dans le silence, sous le froid regard de la lune et des étoiles qui semblent vous dire : Vous n’êtes que vanité, grains de sable ; demain vous ne serez plus, et nous n’en saurons rien.

Quand cela t’arrive, maître, il faut te quitter toi-même et venir à nous. Tu lutteras en vain contre la grande voix de l’univers. Les astres éternels auront toujours raison, et l’homme, quelque grand qu’il soit parmi les hommes, sera toujours saisi d’épouvante, quand il voudra interroger ce qui est au-dessus de lui. O silence effrayant, réponse éloquente et terrible de l’éternité !

Reviens à nous, assieds-toi sur l’herbe de notre cap Sunium, au milieu de tes frères. Debout, tu les dépasses trop, et tu es seul.