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jour, sous le nom de liberté. Enfin, au XIe siècle, Gênes, Pise, Florence, Milan, Pavie, Asti, Crémone, Lodi, Sienne, Gaëte, Naples et Amalfi avaient suivi l’exemple donné par Venise, et s’étaient constituées en républiques.

Ce fut au milieu de ce mouvement populaire que Dante naquit au sein d’une famille qui avait embrassé le parti démocratique. Nous avons dit comment, Guelfe par naissance, il devint Gibelin par proscription et poète par vengeance. Lorsqu’il eut arrêté dans son esprit l’œuvre de haine, il chercha dans quel idiome il la formulerait pour la rendre éternelle : il comprit que le latin était une langue morte comme la société qui lui avait donné naissance ; le provençal une langue mourante, qui ne survivrait pas à la nationalité du midi ; tandis que l’italien, bâtard vivace et populaire, né de la civilisation et allaité par la barbarie, n’avait besoin que d’être reconnu par un roi pour porter un jour la couronne : dès-lors son choix fut arrêté, et s’éloignant des traces de son maître Brunetto Latini, qui avait écrit son trésor en latin, il se mit, architecte sublime, à tailler lui-même les pierres dont il voulait bâtir le monument gigantesque auquel il força le ciel et la terre de mettre la main [1].

C’est qu’effectivement la Divine Comédie embrasse tout ; c’est le résumé des sciences découvertes et les rêves des choses inconnues. Lorsque la terre manque aux pieds de l’homme, les ailes du poète l’enlèvent au ciel, et l’on ne sait, en lisant ce merveilleux poème, qu’admirer davantage, de ce que sait l’esprit ou de ce que l’imagination devine.

Dante est le moyen-âge fait homme avec ses croyances superstitieuses, sa poésie théologique et son républicanisme féodal. On ne peut pas comprendre l’Italie du XIVe siècle sans Dante, comme on ne peut pas comprendre la France du XIXe sans Napoléon : la Divine Comédie est comme la colonne, l’œuvre nécessaire de son époque.

  1. Nous ne voulons pas dire cependant que Dante soit le premier auteur qui ait écrit en italien. Dix volumes de Rimes antiques (Rime antiche) seraient là pour nous démentir, si nous commettions une telle erreur. Mais, comme presque toutes ces canzone sont érotiques, beaucoup de mots d’art, de politique, de science et de guerre manquaient encore à la poésie italienne ; ce sont ces mots que Dante trouva, façonna au rhythme et assouplit à la rime.