Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/65

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des choses, il fit fausse voie dans sa destinée. Des entreprises de grands ouvrages le tentèrent ; à force de creuser, il tomba dans l’abstrus, il s’y obéra. Il y a, je me le suis dit souvent, un jour décisif et fatal après la première jeunesse, après les premiers triomphes ; il s’agit de réaliser les espérances, de pousser sa conquête, d’asseoir sa seconde et définitive destinée. Cela est plus difficile et on y réussit souvent bien moins qu’aux premiers abords déjà si difficiles à surmonter. Au sortir donc des gorges et des rampes étroites où nous avons gravi long-temps, où nous avons fini par triompher et nous acquérir quelque nom, nous nous trouvons, grace à notre succès même, portés sur le plateau, dans la plaine ; il s’agit de faire bonne figure au soleil et devant tous dans cette nouvelle position, et de tenir décemment la campagne. Ce qui semblait tout à l’heure un gros de troupes à notre suite, n’est souvent plus alors qu’une poignée. Combien de talens pleins de promesses ont succombé à l’épreuve ! C’est ce jour-là qu’on distingue celui qui n’était qu’un hardi et brillant partisan, de l’homme qui va être, sinon un conquérant de génie, du moins un esprit d’étendue, d’habileté et de ressources. Victorin Fabre se trompa ; les convictions enracinées, le besoin d’approfondir, toutes ces choses honorables lui devinrent funestes. Quand il revit Paris dix années après son départ, le monde avait changé, et en se rencontrant l’un l’autre, ils ne se reconnurent plus. Je l’ai visité, je l’ai entendu quelquefois alors ; la science et la bienveillance respiraient en lui ; mais la blessure était grande. Dans l’illusion de ses regrets, il parlait de 1811 et des concours glorieux comme d’hier. Il avait presque dîné la veille avec le cardinal Maury, et il ne faisait que quitter M. Suard. Son jeune rival, qui depuis ce temps avait beaucoup vu et entendu, et qui s’était renouvelé sur bien des points, me fait, par rapport à lui retardataire et laissé sur le chemin, le même effet que le glorieux René dépassant de mille stades Oberman immobile et oublié. J’admire, je salue la gloire, et les génies, les talens qui la justifient et la remplissent ; mais je plains et j’aime aussi ces hommes dont le vœu et souvent la force étaient plus larges que la gêne du sort.

M. Villemain, à la différence de Victorin Fabre, se rattachait au XVIIIe siècle littéraire et philosophique aussi peu qu’il était possible à un jeune homme de son temps. Nourri des Grecs, des anciens, préférant en style parmi les modernes Pascal et Fénelon, il