Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/704

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


hymne, de joie ou de douleur, peu importe. Quant à ces chœurs de discussions et de querelles, dans l’élaboration desquels le musicien sue sang et eau, pour vaincre, par des moyens purement artificiels, la discordance morale, et qu’on me passe l’expression, faire chanter les voix juste, quand les sentimens et chantent, faux, ce sont là pièces curieuses qui me semblent avoir pour unique but de réjouir fort le Conservatoire. La musique vit de transparence et de clarté ; il lui faut des passions élevées et simples, de grands airs où l’ame exhale ses plus nobles pensées, des chœurs mélodieux et faciles. Le chœur, après tout, c’est un air chanté par un peuple qui se lève comme un seul homme. Voyez la scène d’Idoménée, est-ce là une musique grandiose et d’un effet puissant ? et cependant quelle simplicité, quelle modération ! il n’y a rien dans tout l’art des Grecs, rien dans Homère, rien dans Sophocle ou Platon, qui soit plus pur, plus majestueux et plus beau que cette adorable musique de Mozart. Tout un peuple est absorbé dans la même pensée, il pleure et se lamente ; les larmes coulent sans efforts, les plaintes montent vers le ciel sans confusion. On assiste à cette grande scène de tristesse ; le roi Idoménée est debout, sur la place, et se résigne ; ses compagnons l’entourent ; les uns, immobiles à ses côtés, courbent la tête vers la terre et laissent pendre leurs cheveux en signe de douleur ; les autres gémissent, appuyés sur un tombeau ; ceux-ci, étendus sous les marbres du temple de Minerve, se tiennent dans leur affliction ; ceux-là rôdent, cherchant des yeux leurs enfans qu’ils n’osent appeler. Toute cette épopée immense, c’est un chœur, un simple chœur de Mozart. Or, supposez maintenant qu’au lieu d’une pareille tragédie le musicien ait à traiter une scène d’étudians et de populace ; la variété du sujet l’entraînera, malgré lui, hors des limites naturelles de son art. Entre tant de sentimens divers, qui se heurtent et se combattent, comment voulez-vous qu’il en choisisse un qu’il développe ? Ne pouvant trouver les effets dans l’expression naïve et franche d’une même pensée, il cherchera dans les combinaisons de l’orchestre des ressources étrangères ; il appellera à son aide les cloches et d’autres instrumens de musique, auxquels ni Mozart ni Gluck n’avaient pensé.

Ces moyens désespérés, qu’on emploie aujourd’hui à tout propos, les grands maîtres, eux aussi, les avaient sous la main ; seulement ils en ont dédaigné l’usage, dont ils prévoyaient, dans leur