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que représente-t-il dans le ministère du 22 février, baptisé par M. Sauzet ? la queue, et la queue désavouée du 11 octobre. Mais à ce ministère de nouvelle date, il faut une majorité nouvelle. Si M. Thiers ne désavoue pas M. Sauzet (et que deviendrait le ministère au milieu de tous ces désaveux réciproques ?), M. Thiers se verra réduit, quant à ce qui est de son influence personnelle, à ce petit parti d’état-major de la garde nationale qu’il a attiré vers lui pendant son dernier ministère, parti qui se compose de M. Lavocat et de M. Ganneron. Il aura pour lui le centre des centres, qui vote avec tous les ministères ; mais il aura pour adversaires M. Jacqueminot suivi des siens, qu’on a eu beaucoup de peine à empêcher de voter contre les fonds secrets et de motiver son vote, le groupe resté fidèle à M. Guizot, les vingt-cinq voix de la droite qui n’oublieront pas dans les grandes circonstances que M. Thiers a été l’auteur de l’arrestation de la duchesse de Berry, les trente voix de la gauche qui n’oublieront pas non plus l’état de siège ni les rigueurs dont elle a été l’objet de la part de M. Thiers, ni le mépris dont il a payé la protection et les bienfaits qu’il a reçus des membres de ce côté. Il lui restera donc, s’il ne désavoue pas M. Sauzet, les voix du tiers-parti, quelques voix de la gauche, et une fraction du centre. On conçoit d’après cela que M. Thiers songe à dissoudre la chambre, et à en appeler à de nouvelles élections. Déjà les correspondances ministérielles ont ordre de réchauffer le zèle des fonctionnaires, et le mot d’ordre est expédié partout. Il consiste en trois paroles : Plus de doctrinaires !

Ce combat des élections, que M. de Montalivet est particulièrement appelé à soutenir comme ministre de l’intérieur, ne tournera pas au profit de M. Thiers. Si le parti doctrinaire perd tout-à-fait son influence et sa position, M. Thiers sera encore trop doctrinaire pour la chambre nouvelle ; il aura beau dire : Je suis oiseau, voyez mes ailes, on le traitera comme la chauve-souris de la fable, et on lui fera voir qu’on ne peut jouer deux rôles à la fois. M. de Montalivet, qui a reparu comme ministre avec un talent et une maturité qu’on s’est généralement accordé à reconnaître, et à qui le résultat des élections donnerait encore plus d’autorité, représentera suffisamment l’ordre et le système de la répression aux yeux de la chambre nouvelle, et il se peut qu’alors on juge nécessaire d’avoir à la tête du ministère un ministre des affaires étrangères présidant le conseil, plus consommé et plus imposant pour l’Europe que n’est M. Thiers. Voilà l’écueil qui le menace, nous le signalons à son habileté.

Quant aux doctrinaires, il va sans dire qu’il ne pourrait rentrer avec eux, qu’en subissant les plus honteuses humiliations.

Un symptôme fâcheux pour l’avenir politique de M. Thiers, c’est l’abandon de M. de Talleyrand. M. de Talleyrand n’a pas plus que M. Thiers, l’habitude d’abandonner les hommes pour qui la fortune se déclare. M. de Talleyrand dit, à qui veut l’entendre, qu’il n’est pour rien dans la nomination de M. Thiers à la présidence du conseil, que c’est une fantaisie de quelqu’un plus puissant que lui, et qu’il faut bien quelquefois passer aux puissances leurs fantaisies. Ce n’est même pas sans aigreur que M. de Talleyrand parle d’une certaine Revue, qui l’a accusé, dit-il, d’avoir fait