Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/49

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Une idée m’attriste en finissant. Je regarde autour de moi, peut-être aussi en moi-même, et je ne vois guère que des consciences isolées n’ayant pour lutter contre toutes les tentations et tous les pièges de l’extrême civilisation que ce vague instinct du bien et du mal, et ce goût inné d’ordre moral que Dieu a mis en nous. L’homme est placé entre des traditions plus qu’à demi rompues et un avenir inconnu ; il est son commencement à lui, son milieu, sa fin : beaucoup d’entre nous qui ont leurs pères sont orphelins pourtant par cet isolement que nous appelons indépendance. Qui nous rendra cette force qui faisait dire à Morus aux prises avec tout le royaume : J’ai pour moi la chrétienté tout entière, quinze siècles de tradition, et, derrière toutes ces autorités, Dieu qui est leur source et le premier anneau de la chaîne ? L’homme qui ne s’appuie que sur lui-même n’est-il pas à la merci de tous les désirs, si semblables aux besoins dans les sociétés encombrées ? Qui nous rendra ce courage de Morus châtiant son corps fragile et délicat pour le rompre à la souffrance, inflexible contre lui-même et doux pour les autres, ne doutant pas de sa foi quand il s’agit de précipiter sa propre mort, en doutant peut-être quand il s’agit d’ordonner celle d’autrui ? Beaucoup commencent à dire que la même religion d’où lui est venue cette force nous la rendra dans un temps prochain, quoique, plaise à Dieu ! pour des épreuves différentes : les uns le croient sincèrement ; les autres le désirent pour la commodité des gouvernemens ; quelques-uns y pensent sans y croire ; bon nombre suivent le mouvement, qui se laisseraient emporter à un retour d’impiété, si l’impiété redevenait une mode. Pour moi, je crois voir bien de l’imagination dans tout cela, et, d’un côté plus de calcul de politique courante que d’intelligence supérieure de l’avenir, de l’autre plus d’esprit d’imitation que de véritable rénovation intérieure ; je doute que les époques où l’on comprend tant de choses soient propices à la croyance ; je doute que la foi puisse refleurir là où l’arbre de la science plie sous le faix de ses fruits, et c’est ce qui me rend triste et me fait trembler pour moi.

Nisard.