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perles fines, — et quelques-unes sont énormes, — sur un tissu d’or ; il est vrai qu’elle est de fabrication céleste et que c’est un présent des anges. Un autre joyau d’un prix incalculable est le grand tabernacle gothique destiné à l’exposition de l’hostie à la Fête-Dieu ; il est en argent doré et ne pèse pas moins de sept cent quatre-vingt-quinze marcs ; l’ostensoir qu’on place dans le tabernacle est d’or massif et pèse cinquante-sept marcs ; mais ici, du moins, l’art a sanctifié la matière et l’a surpassée. Henri d’Arfé, illustre platero (orfèvre) du XVe siècle, est l’auteur de ce chef-d’œuvre ; c’est beau comme Benvenuto Cellini, quoique antérieur à lui, et plus puissant de composition. J’y ai compté jusqu’à deux cent soixante figures, plus les bas-reliefs ; et tout cela est groupé avec un génie merveilleux, tout cela vit sans effort et sans confusion. Il deviendrait trop long d’explorer cette mine inépuisable ; il y a là tant d’or, tant d’argent, tant de pierres précieuses, qu’on aurait l’air, en enregistrant toutes ces richesses, de procéder au fantastique inventaire d’un palais des Mille et une Nuits. Le côté faible de la basilique est la peinture ; Tolède est, sous ce rapport, bien inférieure à Séville, et son école n’a guère produit que des génies de second et même de troisième ordre. En revanche, sa bibliothèque est riche en manuscrits arabes ; mais ce qu’on aura peine à croire, c’est que dans cette Espagne, dont toutes les origines sont maures, il n’y a pas un seul homme en état de les déchiffrer. Quelle incurie et quelle honte !

La ville entière s’est absorbée dans sa cathédrale ; elle a abdiqué, pour ainsi dire, aux mains de ses prêtres : le premier résultat de cette démission volontaire a été une chute effroyable dans la population ; il semble que les sources de la vie se soient tout d’un coup taries dans les flancs de la cité déchue ; des cent cinquante mille habitans dont elle se glorifiait aux jours de sa force, à peine lui en reste-t-il aujourd’hui douze. Pour défrayer cette poignée d’ames, elle a vingt-sept paroisses ; et avant la suppression des corporations religieuses, elle ne comptait pas moins de trente-huit couvens, quinze d’hommes et vingt-trois de femmes. Tolède est un grand cloître dont la cathédrale est l’église.

Les mœurs sacerdotales ont dû s’enraciner dans un sol si bien préparé, et c’est en effet ce qui est arrivé ; il n’y a pas en Espagne de ville plus triste, plus morose, plus inhospitalière ; le rire en paraît à jamais banni, et l’ennui est le dieu qu’on y sert ; on ne se réunit