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il aurait dû attendre des temps plus calmes pour y répondre. L’heure des grandes crises n’est pas l’heure des explications, et dans de pareils momens la parole peut altérer le véritable caractère de la conduite.

Dénoncé par la commune du 10 août, qui lança contre lui un mandat d’arrêt, il se cacha pendant toute la durée de son règne sanglant. Sous la convention, il sortit un moment de sa retraite pour défendre, dans le Journal de Paris, les principes de droit et d’humanité qui lui paraissaient favorables à la cause de Louis XVI, et pour professer publiquement, à l’Athénée, dans un cours sur l’organisation sociale, les doctrines d’ordre et de propriété contre les maximes subversives qui régnaient alors. Mais, après la défaite et la proscription des girondins, il fut obligé de se cacher de nouveau pour sauver sa tête. Il regagna son ancien asile. Il s’y enferma une année entière comme dans un tombeau. En apprenait l’emprisonnement ou la mort de ses amis, et les immolations publiques, il était rempli de douleur et d’indignation. « Je jurai au malheur, dit-il, pendant qu’il me donnait ses leçons sévères, de ne me livrer à aucun sentiment d’intérêt personnel, de plaisir, de peine, d’espérance, pas même au repos, tant que j’aurais quelque chose à faire pour rendre à leur patrie et à leur famille des victimes de la tyrannie dont j’étais accablé moi-même. »

Après le 9 thermidor, il tint cette pieuse promesse. À peine libre, et toujours suspect, il emprunta d’abord la voix de deux conventionnels, naguère menacés et alors plus puissans, Tallien et Merlin de Thionville, dont il rédigea les discours contre le régime de la terreur, pour le retour de la paix, et en faveur des enfans des condamnés. Lorsqu’il put parler en son nom, il le fit avec une véritable verve d’humanité. Le Journal de Paris redevint sa tribune. Il se joignit à ceux qui provoquèrent l’élargissement des soixante-treize députés détenus, pour avoir protesté contre les violences du 31 mai et le retour dans le sein de la convention des nobles et malheureux restes de la Gironde. Il y écrivit pour ouvrir les cœurs et pour ramener les lois à des sentimens humains envers les pères et les mères des émigrés, pour faire restituer leurs biens aux enfans des condamnés et rendre leur patrie à ceux qui s’étaient réfugiés sur la terre étrangère, non par choix, mais par nécessité, et afin de se soustraire à la mort. II attaqua tous les effets de la terreur, et il contribua à la réaction contre ses actes sans concourir aux vengeances contre les personnes, ayant le rare bonheur, dans ces temps de violences publiques, de ne se souvenir de sa proscription que pour aider des proscrits et non pour en faire.