Page:Revue des Deux Mondes - 1838 - tome 15.djvu/818

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Cette nuit se passa joyeusement. Toutes les combinaisons possibles de rum, d’eau-de-vie, de vin et de sucre, furent épuisées par l’esprit éminemment inventif d’Edgar, dans le but de réchauffer nos guides et de les mettre en belle humeur. Aussi ne tardèrent-ils pas à entonner Là-haut sous las mountagnas, de la voix la plus sonore, afin de faire honneur à des maîtres aussi prévoyans. C’est ainsi que notre dîner s’accomplit fort agréablement, mais peut-être avec une nuance de gaspillage dont notre souper du lendemain eut à souffrir.

Dans un esprit de fraternité que les circonstances expliquaient, nous appelâmes les Espagnols, et les invitâmes à prendre place au banquet, ils arrivèrent, toujours avec leurs tricots à la main, s’asseoir au feu de l’hospitalité. Ces bonnes gens n’étaient pas tout-à-fait étrangers aux arts ; car, sur notre invitation, et après avoir humé, comme de vrais bergers qui ne boivent que de l’eau depuis long-temps, chacun un énorme verre de punch, ils entonnèrent une espèce de chanson sur un mouvement de fandango, qui se terminait par de grands cris semblables à ceux que poussent les Arabes de l’Atlas. A ces cris, Perro, leur gros chien, répondait dans sa langue au grave, comme dirait M. XXX des Débats. Cependant, les chants cessèrent peu à peu ; les bergers allèrent se blottir avec quelques-uns de nos compagnons dans leur tanière en pierres sèches, et nous y offrirent une place. Mais une extrême sensibilité de peau (qu’on me pardonne cette expression !) nous éloigna, Edgar et moi, de ce lieu hospitalier, par souvenir d’une nuit passée à la meilleure auberge de Poitiers.

Ceux de nos guides qui, comme nous, ne voulurent pas risquer la couïla espagnole, s’étendirent autour du feu, qui fut religieusement entretenu toute la nuit. Que le ciel était grand ! Vous ne savez pas ce qu’est une belle nuit, vous qui, par crainte des rhumatismes, n’avez jamais osé affronter les charmes d’une nuit sur le Cardal ! Comme on respire bien sous ce beau ciel ! avec quelle volupté on dort ainsi ! et si l’on ne dort pas, combien d’idées, qui ne vous seraient jamais venues, naissent de la contemplation des étoiles !

Comme je l’ai dit, chacun veilla à l’entretien du feu jusqu’au jour, par un sentiment de bien-être personnel qui, vers deux heures du matin, nous porta tous à tisonner. Malgré la saison, la clémence de l’air et la latitude, les règles de la nature ne peuvent pas perdre absolument tous leurs droits, et, à cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer, un froid humide se fait presque partout sentir vers deux heures du matin. Mais le feu du rhododendron et quelques verres de vin chaud nous eurent bientôt rendu le sommeil.