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cette disposition superstitieuse. Dans une de ces lettres, il parle d’un veau sans sexe, né l’année précédente (1524), et qui signifiait très certainement les interprétations charnelles et pernicieuses de la doctrine de Luther. Un arc-en-ciel qu’il avait vu la nuit, de la maison d’un de ses amis, ne présageait pas moins clairement un mouvement populaire. N’avait-il pas vu pareille chose avant l’émeute de Wittemberg ? Et il ajoute : « Quand je réfléchis à ces présages, que je considère les innombrables vices de ceux qui gouvernent, la fureur de la multitude, les exemples qu’on en voit dans les histoires, et les signes manifestes du jugement de Dieu, je n’ai aucun espoir que les états puissent durer plus long-temps. Tout cela, joint à ma mauvaise santé, me jette dans un trouble d’esprit qui est au-dessus de mes forces [1]. » En peut-il être en effet de plus grand que celui d’un homme chez qui l’espérance eut à résister à la fois à l’habitude des appréhensions superstitieuses et à une expérience personnelle augmentée de toute celle du passé ?

Pour Luther, l’orgueil surmontait le doute. Dans le premier moment, il sentit au vif l’accusation d’avoir engendré deux partis, les anabaptistes et les sacramentaires, et, à peine au début de sa réforme, de n’en être déjà plus l’unique chef. Mais peu à peu la dispute s’échauffant, il n’eut pas de peine à se persuader qu’il l’emporterait, et il s’écria : « J’ai le pape en tête, j’ai à dos les anabaptistes et les sacramentaires ; mais je marcherai moi seul contre tous, je les défierai au combat, je les foulerai aux pieds. » Il avait pu se distraire des horreurs de la guerre des paysans, en aimant une religieuse et en l’épousant. De là cette lettre de Melanchthon à Camérarius, toute en grec : c’est un secret qu’il n’osait dire que dans la langue savante. En parlant de l’étonnement où vont être les gens de bien de cette marque d’insensibilité de Luther au milieu de tant de maux, Melanchthon laisse voir son propre sentiment. Il était blessé plus qu’il n’osait se l’avouer de ce nouvel exemple de l’égoïsme des chefs de parti, lesquels montrent bien, par la facilité avec laquelle ils manquent tout à coup, et, pour un caprice, à l’honneur commun, combien peu ils estiment leurs instrumens. Mais il ne pouvait pas rester sur une impression si fâcheuse. Il trouve bientôt, soit dans son respect pour Luther, soit dans l’illusion de l’esprit de parti, des motifs d’atténuer et d’expliquer ce mariage : « Qu’après tout, ce n’est pas un misanthrope ni un homme farouche ; qu’il n’y a rien d’étonnant que sa

  1. Corp. ref, tom. I, n° 330.