Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 20.djvu/51

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qui s’avançait vers nous, portant un mouchoir rouge au haut d’une perche. C’était la barque du pilote. Il monta à bord de notre bâtiment, et, pour se donner plus d’assurance, mit dans sa bouche une moitié de tige de tabac. Pendant que nous virions de bord pour éviter les écueils et pénétrer dans le détroit de Thorshavn, le Féroïen examinait avec une curiosité d’enfant toutes les manœuvres et l’attirail de la Recherche. Jamais il n’avait vu, disait-il, un aussi beau navire. L’habitacle en cuivre lui fascinait les yeux, et le cabestan était pour lui une chose prodigieuse. Cet homme avait, du reste, une bonne et honnête physionomie, qui semblait nous présager l’honnêteté des insulaires que nous allions voir, en même temps que son costume nous annonçait leur misère. Sa veste de vadmel et son pantalon avaient été si souvent rapiécés, qu’à peine distinguait-on l’étoffe première sur laquelle une main plus patiente qu’habile avait fait une espèce de mosaïque avec une quantité de pièces de toutes couleurs et de toutes formes. Son bonnet n’était qu’un lambeau de vadmel plissé par le haut, et sa chaussure un carré de peau de mouton plié sur le pied et lacé avec une courroie.

Après avoir couru des bordées pendant plusieurs heures, le pilote nous fit jeter l’ancre dans une baie assez large, mais peu sûre, en face de Thorshavn. C’est la grande ville du pays, ou, pour mieux dire, l’unique ville, le séjour du gouverneur, du juge, le centre du commerce, bref, la cité dont le pêcheur raconte les merveilles à ses enfans, comme un provincial débonnaire raconte celles de Paris. Il y a huit siècles que le nom de Thorshavn était déjà écrit dans les chroniques du pays, et ce nom indique encore son origine païenne. C’est là que les habitans des Féroé se rassemblaient autrefois chaque année pour juger leurs querelles et délibérer sur leurs intérêts. C’est là qu’en l’an 998 le peuple adopta la religion chrétienne, et, sur la fin du XVIe siècle, se convertit au protestantisme. Enfin, que dirai-je de plus ? on y compte aujourd’hui une dizaine de fonctionnaires publics et six cent cinquante habitans. La situation de cette ville est singulière et très pittoresque. Qu’on se représente au fond du golfe un demi-cercle de montagnes escarpées et sauvages. Là s’élève une langue de terre ou plutôt un banc de roche posé en droite ligne au milieu des flots, au centre du cercle, comme une flèche au milieu d’un arc. C’est sur ce banc de roche que la plupart des maisons ont été construites. Elles sont toutes rangées symétriquement sur deux lignes, et serrées l’une contre l’autre comme les boutiques de la place de Leipzig dans les grands jours de foire. Les rues qui traversent ce triple amas d’habitations sont si étroites, que deux chevaux n’y marcheraient pas de front, et si rocailleuses, si escarpées, que pour pouvoir y passer en certains endroits avec quelque chance de sécurité, il faut se cramponner au roc avec les pieds et les mains. En hiver, par un jour de verglas, la descente d’un de ces rocs peut être regardée comme un exercice d’équilibriste assez hasardeux. Du reste, l’aspect des maisons est en parfaite harmonie avec celui des rues. A part celles qui appartiennent au gouvernement et qui sont occupées par les fonctionnaires, presque toutes ne sont que de pauvres cabanes bâties sur le même modèle, non pas comme celles