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enfans. Mais un jour, en allant à la pêche, il oublia la clé de son coffre ; la femme s’en aperçut, reprit sa peau de phoque, courut sur la grève et s’élança dans les flots.

Le souvenir des anciens temps, le caractère national des Féroiens se sont conservés aussi dans la célébration de plusieurs fêtes, dans celle de Noël par exemple, et dans les cérémonies du mariage. Comme autrefois, on voit des jeunes gens qui, pour toucher le cœur de celle qu’ils désirent épouser, se choisissent un orateur. C’est un pêcheur renommé pour son intelligence, un paysan habile à composer des vers. Quand le jour du mariage est arrêté, on envoie des invitations dans tout le district. Parens, amis, hommes, femmes, enfans, arrivent à pied, à cheval, et s’entassent pêle-mêle dans la maison du fiancé. On fait rôtir pour ce jour-là des moutons et des veaux tout entiers. L’eau-de-vie coule dans de grands vases, la bière bout dans la chaudière, la table est mise du matin au soir, et les convives agissent sans gêne ; car, avant de s’en aller, ils sont tous, comme en Finlande, soumis à une collecte et laissent tous quelques species sur le plateau qu’on leur présente. La noce dure trois jours. Le plus beau, le plus pompeux est celui où les fiancés reçoivent la bénédiction nuptiale. Le soir, tout le monde se met à danser. Cette danse des Féroé est très curieuse à voir. Les danseurs se pressent, se prennent par la main, sans distinction de rang, d’âge, de sexe, et forment une longue chaîne. Ils n’ont point d’instrumens de musique pour se donner la mesure, mais ils savent tous les chants traditionnels et les mélodies anciennes avec lesquels ils ont été bercés. L’un d’eux entonne une strophe, les autres l’attendent au refrain et le chantent tous ensemble. Ce chant, composé seulement de quelques modulations, est grave, mélancolique, imposant. Au milieu des fortes vibrations des voix d’hommes, on entend de temps à autre percer la voix aiguë d’une jeune fille ; mais en général toutes ces accentuations rustiques sont très justes et parfaitement d’accord. Au moment où le chant commence, la chaîne marche, tourne, se déroule d’abord lentement et avec une sorte de grace nonchalante, comme les naïves rondes de Bretagne, quand le bignou fait entendre l’air populaire : Ann ini gos ; puis bientôt elle s’anime, elle a des mouvemens plus vifs et plus rapides. Les chants choisis pour ces solennités sont presque tous des fragmens ou des imitations des Koempeviser danois, des histoires de guerriers, des récits de combats et d’amour, comme les strophes de la Jérusalem, que chantent les gondoliers de Venise. Peu à peu la danse prend le caractère d’une scène théâtrale. Les conviés s’associent au récit du chanteur, ils suivent avec émotion les péripéties du drame, s’agitent, se passionnent, balancent les bras, frappent du pied, et par leur pantomime expriment en quelque sorte tout ce que le poète a voulu exprimer dans ses vers, et le musicien dans ses mélodies. Les femmes seules, comme s’il leur était défendu de montrer de l’émotion, gardent, au milieu de cette animation générale, une réserve impassible. Elles ne font aucun mouvement, elles se laissent entraîner. A les voir parfois le soir, avec leurs regards immobiles et leur figure blanche, suivant avec joie